Un véritable Halloween

Les yeux incrédules, j’ouvre la porte du grenier. Mon cœur s’emballe car je ne m’attendais pas du tout à cela. Personne ne conserve ce genre de choses. Bon, je vous résume ce qui s’est passé jusqu’ici.
Comme j’avais changé de job, j’ai dû déménager. Après de longues recherches, je dénichai cette offre un peu rocambolesque :
« Maison à louer, rez–de–chaussée et 1er étage, grenier non accessible, 1 chambre, SDB, cuisine, salle de séjour, jardin. De préférence personne seule, calme et avec un bon sommeil. »
J’ai alors pris contact avec la propriétaire, une vieille dame, petite et frêle, aux cheveux blancs clairsemés, qui m’a posé plein de questions un peu bizarres telles que « Ecoutez–vous de la musique fort ? Invitez–vous souvent des amis ? Avez–vous le sommeil léger ? »
Mes réponses semblant lui convenir, ce qui n’était pas le cas avec la dizaine d’autres candidats avant moi, nous avons signé le bail et j’emménageai le premier octobre.
La maison était parfaite : rénovée, bien isolée, un beau jardin. J’ai juste remarqué une particularité ; sur le côté de l’immeuble, des morceaux de bois fixés dans les briques, formant une sorte d’échelle menant jusqu’à la toiture.
Très contente d’avoir tant d’espace pour un si faible loyer, je me suis installée. Au premier étage, une porte mène au grenier mais je me suis souvenu des recommandations insistantes de la propriétaire m’interdisant de m’y rendre. Par curiosité, j’ai tourné la poignée mais la porte était fermée à double tour. Ce n’était pas grave, vu que je n’avais rien à y stocker.
Vint la première nuit dans ce nid douillet. Je regardais la télévision dans ma chambre lorsque j’entendis des bruits provenant du dernier étage. D’abord un grincement, puis un éternuement, un bruit sourd de chute et ensuite le silence pesant. Je me suis alors demandé si ce n’était pas mon imagination. En effet, j’étais en train de regarder le film « Les griffes de la nuit » du genre qui vous donne la chair de poule et vous fait sursauter au moindre craquement. Peu rassurée, je finis par m’endormir.
Le lendemain soir, juste avant le coucher du soleil, les trois mêmes bruits et… plus rien. Au fil des jours, ce phénomène s’est répété. Je finis par m’y habituer.
Vers la fin du mois d’octobre, je fis une étrange découverte en cruaudant les parterres de roses. Un objet étrange était coincé dans la haie d’aubépine. Avec des gants, je l’attrapai délicatement. Cela ressemblait à une oreille verdâtre à laquelle il manquait un morceau du lobe, comme si elle avait été mordue. L’approche d’Halloween faisait fleurir des décorations orange et noires, des têtes de monstres et autres joyeusetés du genre. Un gosse aura trouvé drôle de lancer cela dans mon jardin. Je le jetai donc à la poubelle.
En remettant mes outils dans la vieille remise poussiéreuse attenante à l’habitation, je découvris une vieille clé au fond d’un tiroir. À ce moment, une idée me traversa l’esprit : et si c’était… Non ! Cela paraissait trop simple. De nature très, voire parfois trop, curieuse, je me précipitai au premier étage pour insérer ma trouvaille dans la serrure de la porte interdite. Doucement, je tournai la clé et un son caractéristique m’indiqua que l’accès vers le grenier m’était enfin ouvert.
Et me voici maintenant en haut des marches, face à un cercueil, une pierre tombale et une vieille penderie. Tous ces objets sont côte à côte, comme s’ils avaient été volontairement installés de la sorte. Des inscriptions presque effacées sont gravées sur chacun : Robert sur la bière, Gilles sur la stèle et Marguerite sur l’armoire. Je tente d’ouvrir le cercueil mais il semble scellé, de même pour la garde-robe.
A l’approche de la nuit, je me poste en haut des escaliers, couchée sur les marches. La pénombre envahit rapidement la pièce, j’ai le cœur au bord des lèvres et espère secrètement que rien ne se passe. Quand soudain, le cercueil s’ouvre dans un mouvement lent, provoquant un grincement sinistre, la penderie fait de même et un éternuement en provient. Quant à la pierre tombale, elle pivote. Trois ombres se mettent à se déplacer vers la fenêtre quand une phrase résonne :
« Il y a un cœur qui bat ici ! »
Les yeux écarquillés, je cesse de respirer mais je ne peux pas empêcher mon cœur de cogner violemment dans ma poitrine. Les trois êtres s’approchent de moi. J’empoigne ma lampe de poche que j’allume et braque dans leur direction. Des cris de terreurs se font alors entendre, auxquels je réponds par la pareille.
En bégayant, je parviens à dire : « N’approchez pas ! ». à la faible lueur de ma lampe, je découvre un homme tremblant, au visage blanchâtre et aux yeux rouges. Il est habillé de guenilles. A côté, un autre de petite taille, au teint verdâtre et bardé de cicatrices. Finalement, la troisième ombre se révèle être une jeune femme, pâle et translucide, habillée d’une longue chemise de nuit. Tous les trois semblent tétanisés par la peur. L’homme aux yeux ensanglantés prend finalement la parole :
« Ne nous faites pas de mal, s’il-vous-plaît. Nous sommes pacifiques.
– Moi aussi, rassurez-vous. Mais, ce serait plutôt à moi d’avoir peur, vous ne pensez pas ?
– Non. Les mortels sont si cruels, ils nous pourchassent et nous persécutent depuis des siècles. Vous devez être la nouvelle colocataire. Vous êtes la première à avoir trouvé le moyen de monter ici.
– Qui êtes-vous ? Et que faites-vous dans ce grenier ?
– Je m’appelle Robert, voici Gilles et Marguerite. Nous logeons ici depuis la démolition du manoir où nous nous cachions précédemment. La société des M.S.G. nous a placés dans cette maison.
– M.S.G. ?
– Monstres Sans Grenier. Lorsqu’un monstre se retrouve à la rue, l’association nous trouve un propriétaire qui cède son grenier et loue le reste de la maison à un mortel.
– Mais vous pouvez squatter les cimetières !
– Ce n’est plus possible. Il y a trop de vandalisme. Les lieux ne sont plus sûrs pour nous depuis quelques années.
– Cela explique les bruits du soir : le grincement du cercueil, l’éternuement de Marguerite.
– Oui, la penderie est très poussiéreuse, se plaint le fantôme.
– J’époussetterai demain. Et c’est quoi le boum ?
– C’est moi ! Fanfaronne niaisement Gilles. J’aime bien sauter du toit. Après je cherche mes morceaux dans le jardin. C’est rigolo ! Z’avez pas vu mon oreille ?
– Oh ! C’était la vôtre. Je l’ai jetée mais elle doit encore être dans ma poubelle. Attendez. »
Je cours au rez-de-chaussée rechercher le morceau de corps qui trône toujours au-dessus des déchets, et le rend à son propriétaire, tout guilleret, qui m’adresse un sourire édenté. Il replace l’oreille qui colle, comme par enchantement.
« C’est pour vous alors l’échelle dehors ? Ainsi, vous pouvez aller et venir dans le grenier, sans passer par la maison.»
Gilles acquiesce. Robert prend la parole
« Désolé, nous partons faire notre promenade nocturne.
– Vous allez vous rassasier ? Est-ce que vous attaquez les habitants ?
– Moi, je mords un cerf par mois. Cela me suffit. J’avoue avoir un jour forcé la porte de la Croix–Rouge et avoir dérobé quelques poches de sang. Mais c’était à l’occasion de mon trois centième anniversaire. J’ai fait un festin de roi. Gilles se contente de la décharge municipale. Marguerite n’a rien besoin.
– Et personne ne vous voit ?
– Nous sommes très discrets. Le seul jour où nous ne risquons pas d’être persécutés, c’est la nuit du trente-et-un octobre.
– C’est dans deux jours. J’aimerais vous accompagner.
– Oui, bien sûr ! »
Voilà, nous sommes le soir d’Halloween. Je peaufine mon déguisement de sorcière en collant une fausse verrue sur mon menton et pose un grand chapeau pointu sur ma tête avant d’ouvrir la porte du grenier. Mes trois colocataires descendent lentement jusque dans la salle de séjour.
« C’est drôle. C’est la première fois que nous voyons les autres pièces de la maison. Très joli mais un peu trop coloré à mon goût.
– Tenez, je vous ai acheté des vêtements un peu plus corrects. »
Je remets un costume d’occasion et une cape noire à Robert, un pantalon en velours avec des bretelles et une chemise à Gilles. Tout joyeux, ils se changent dans la salle de bain.
« Désolée Marguerite, je n’ai rien trouvé pour toi.
– Ne t’en fais pas, me dit le fantôme avec un sourire triste.
– Magnifique ! Mettons-nous en route. »
Nous sortons dans la rue aux trottoirs hantés par des dizaines de gens déguisés en toutes sortes de monstres au réalisme variable. Et dire que mes amis en sont de réels ! Une affiche attire notre attention : Grand concours de déguisement. Je propose aux autres : « On tente ? » Après une longue hésitation et quelques mots de ma part pour les rassurer, ils marquent tous trois leur accord.
Nous arrivons au chapiteau où se déroule le concours. Nous nous y inscrivons tous les quatre. Le principe est simple : il faut défiler devant un public et tenter de lui filer un peu la frousse. Je suis passée la première et ai tenté de sortir un rire diabolique mais je n’ai réussi qu’à m’étrangler, créant l’hilarité générale. Marguerite, trop timide est passée en coup de vent sur scène. Robert n’était étonnamment pas très convainquant en vampire. Par contre, Gilles a fait un tabac en retirant sa tête, la mettant sous son bras avant de partir. Il a d’ailleurs gagné le premier prix du concours : quatre places de cinéma.
Aucun des trois n’est jamais allé voir un film dans une salle obscure. J’ai donc choisi pour tous et nous nous sommes installés devant « Saw ». Croyez-moi ou pas, mais ils ont eu la peur de leur… mort !
Boo !

Je viens de décrocher un job de concierge dans un immeuble au Nord de la ville de Charleroi, la « Résidence de Minuit ». Nous sommes le trente-et-un octobre et j’ai rendez-vous avec mon prédécesseur pour la remise des clés. Je découvre un homme cerné, le teint livide et dont l’âge est impossible à déterminer. Il me tend péniblement un lourd trousseau en susurrant « Bon courage. »
Il attrape ses deux grosses valises en tapisserie et sort d’un pas rapide. J’installe mes affaires et prend possession des lieux. D’après les boîtes aux lettres, il semble qu’il y ait trois appartements. Les locataires semblent calmes car je n’entends aucun bruit dans l’immeuble.
Le soleil se couche, laissant place à un épais brouillard. Lorsque je me prépare à me glisser sous les draps, un grand fracas me fait sursauter. Le bâtiment semble même avoir tremblé. Et puis de longs râles se font entendre. Je pense que c’est au premier étage que se joue un drame humain. J’enfile mon peignoir et monte jusqu’à la porte de Monsieur Mandrac. Je frappe avec un peu d’hésitation. Des grognements se rapprochent et une clé est tournée dans la serrure. La porte s’entrouvre et je découvre un homme au visage blafard et à l’embonpoint marqué. Sa respiration est saccadée et sifflante.
– Bonsoir, je suis le nouveau concierge. Vous avez un souci ?
– Mon lit… cassé… encore !
– Je peux vous aider.
Il ouvre grand sa porte et me fait entrer.
– Deuxième à gauche.
Je traverse un couloir peint en noir. Dans la pièce servant de chambre à coucher, je vois une sorte de grande caisse en bois qui trône en plein milieu. C’est le seul meuble, pas de garde-robe, d’armoire ou même de table de nuit. Une ampoule nue pend du plafond dont la peinture s’écaille. Monsieur Mandrac pointe de son doigt crochu deux planches qui se sont détachées de la caisse. C’est alors que je constate des taches de sang sur sa chemise de nuit blanche. Un frisson de dégoût me parcourt l’échine. Je descends chercher mon marteau et quelques clous. En trois coups de cuillère à pot, la caisse, ou plutôt le lit, est réparée. Mon locataire arbore un sourire aux dents blanches et aux canines légèrement surdimensionnées.
Pour me remercier, il me propose de partager avec lui son plat de boudin noir fraîchement préparé, sa spécialité ! Je décline l’invitation, prétextant une grande fatigue et non une aversion totale pour ce mets peu ragoûtant.
Je positionne ma couverture lorsque le téléphone sonne. Une voix nasillarde me demande :
– Z’êtes le nouveau concierge ?
– Oui, bonsoir.
– Ze suis Madame Bistein du deuxième. Montez prendre le café.
– Non, merci. Je suis déjà couché. Je passerai demain.
– Demain, il sera froid. Venez tout de suiiiiiiiite !
Son cri strident me vrille le tympan. Je ne peux que m’exécuter. Sa porte est déjà ouverte lorsque j’arrive au deuxième. J’entends un « Entrez ! ». Je traverse le couloir et arrive dans la salle de séjour. Une femme me tourne le dos, occupée à préparer deux grands bols de café. Elle fait volte-face et je ne peux réprimer un petit cri de surprise. Son visage arbore un teint verdâtre et des yeux exorbités.
– Asseyez-vous !
Je prends place sur la première chaise venue et reçois ma tasse, de la taille d’un pot de nuit, dans les mains. Pendant que mon hôtesse se rend dans la cuisine pour aller chercher du sucre, j’ai le temps de détailler la décoration assez particulière de la pièce. Sur tous les murs sont accrochées des prothèses diverses : de l’avant-bras, en passant par la mâchoire, le dentier jusqu’à la jambe complète. Elles ont toutes l’air d’avoir été utilisées jusqu’à la corde. Madame Bistein revient à mes côtés. Pendant qu’elle boit son café, je constate que ses mains sont gantées.
– Vous êtes frileuse ?
– Non, mais une femme de bonne famille doit cacher ses mains.
– Vous avez une décoration originale.
– C’est toute mon histoire !
Et j’ai droit à la description détaillée de chaque prothèse qui orne le mur, ses avantages, ses inconvénients, les matériaux qui la constituent, etc.
Deux heures plus tard, je parviens à mettre un terme à son exposé en promettant de revenir prendre le café un autre jour.
Il est déjà près de trois heures du matin. Par la fenêtre, je constate que le brouillard s’est dissipé. La pleine lune illumine ma chambre. Je sens mon cœur palpiter dans ma poitrine, mes membres puis tout mon corps se couvrent de poils sombres. Ma mâchoire et mes canines s’allongent. Je ne peux m’empêcher de pousser un long hurlement. Quelques secondes plus tard, on hurle au troisième étage en réponse à mon appel. Je crois que je ne dormirai pas cette nuit.
Frayeurs et tremblements

Mélanie n’a jamais connu la peur. Même dans l’enfance, n’est jamais venue la tarauder la crainte qu’un monstre sorte de sous son lit ou de son armoire pour venir lui chatouiller les pieds, une fois le soir tombé. Elle souhaite malgré tout ardemment pouvoir connaître un jour ce sentiment. Alors, elle visite toutes les maisons hantées des foires ambulantes et des parcs d’attractions, n’hésitant pas à s’y faire embaucher. Tous ces monstres, qu’ils soient des machines ou des humains maquillés, ne parviennent pas à lui procurer ne fût-ce qu’un petit pincement au cœur. Elle se rend aussi dans les salles de cinéma découvrir le dernier Wes Craven, Dario Argento, Joe Dante, Sam Raimi ou John Carpenter. À force de chercher le grand frisson, elle est devenue spécialiste en la matière, comme une sorte de docteur « ès frayeur ».
Dans sa quête, elle parvint à devenir l’assistante du père Karras, un célèbre exorciste qui accepta de l’emmener suivre une séance. La maison où tout devait se passer était légèrement décrépie. En arrivant, Mélanie crut apercevoir une ombre furtive passer à la fenêtre de l’étage. Invités à entrer dans le couloir, le prêtre et son apprentie préparèrent leur matériel. Ils s’aspergèrent d’eau bénite, enfilèrent des crucifix surdimensionnés à leur cou avant de monter au premier étage. Là, ils rejoignirent Regan, la fille sous l’emprise du démon. Ses parents l’avaient menottée aux montants de son lit. Elle avait le teint cadavérique, les yeux rouges et injectés de sang, des cheveux sales et hirsutes finissaient cette vision d’horreur. Son corps famélique était caché dans une chemise de nuit blanche, salie d’une matière visqueuse et verte. Dès leur entrée, elle proféra des injures et des menaces à leur encontre. Sa voix était caverneuse et ne ressemblait en rien à celle d’une jeune fille de seize ans. Le père Karras sortit lentement sa bible et commença ses incantations. Mélanie était chargée de jeter de l’eau bénite sur le corps torturé de Regan. Là où le liquide touchait sa peau, des boursoufflures naissaient instantanément. Au plus le rituel avançait, au plus la possédée se déchaînait. Les menottes pénétraient maintenant dans la chair de ses poignets osseux. Soudain, elle vomit un jet puissant d’un liquide jaunâtre sur Mélanie. L’odeur qui s’en dégageait était putride. Puis un long cri strident emplit la pièce et tout s’arrêta. Le corps de l’adolescente était maintenant inerte. Sa mère entra et se mit à la laver. Son visage reprit peu à peu une apparence humaine. Après un café offert par le père de famille, le prêtre et son assistante sortirent de la maison désormais libre de toute présence maléfique.
« Alors ? C’est impressionnant, non ?
– Bof, j’ai juste besoin d’une bonne douche. Merci pour tout ! Au plaisir. »
Un soir, alors que Mélanie se préparait à regarder le DVD du dernier SAW qu’elle avait loué au vidéoclub, le téléphone sonna. Juste le temps d’allumer le micro-ondes pour réchauffer sa pizza et elle prit le combiné.
« Allo ?
– Est-ce que tu aimes les films d’horreur ?
– Oui, j’avoue.
– Parfait ! Alors il te faudra répondre à mes questions sinon je tue ton petit ami.
– Tony ?
– Oui. Je commence : quel est le prénom du tueur dans la série des Halloween ?
– Euh… je sèche. Bryan ?
– Faux ! »
À ce moment, un bruit de détonation résonna dans la pièce.
« Désolée, je vais vous laisser car ma pizza vient d’exploser dans le four. »
Mélanie raccrocha en disant « Tony ! Il m’a juste embrassée lorsqu’on était en terminale. », avant de partir s’installer confortablement devant son écran, une pizza trop cuite dans la main.
Un autre jour, son amie Clara lui apporta une vieille cassette vidéo.
« Merci mais tu sais qu’on est passé au DVD maintenant ?
– Oui, mais cette cassette est spéciale. Tu la regardes et tu verras. À plus !
– Quoi ? Tu ne la regardes pas avec moi ?
– Non, je ne préfère pas. Je suis une trouillarde moi !
– En même temps, le monde entier est plus trouillard que moi ! »
Une fois bien installée dans son canapé, un paquet de popcorn entre les cuisses, Mélanie appuya sur le bouton play de sa télécommande. L’écran de télévision fut d’abord envahi de lignes blanches, puis des images affreuses et dérangeantes se mirent à défiler très rapidement. Mélanie ne parvint pas à toutes les distinguer, seule la dernière était plus nette. Il s’agissait d’un vieux puits, recouvert de végétation séchée. Une ombre blanche à forme humaine, avec de longs cheveux sombres apparut une fraction de seconde sur l’écran avant de disparaître. Là, le téléphone se mit à sonner. Une voix d’outre-tombe annonça :
« Il te reste sept jours à vivre.
– C’est pas drôle Clara. Je sais que c’est toi ! Elle est nulle ta cassette. Même pas cinq minutes. T’as pas la suite ?»
Mais l’interlocuteur avait déjà raccroché. Les jours passèrent et Mélanie ne se souciait guère de la prémonition de la voix mystérieuse. À l’expiration du délai annoncé, un avion vint s’écraser sur sa maison, ne laissant que ruine. De retour de ses courses hebdomadaires, la jeune femme ne put que se féliciter d’avoir une bonne compagnie d’assurance.
Dans l’attente de la réparation de son habitation, elle décida de loger à l’hôtel Overlook qui proposait des tarifs défiant toute concurrence depuis la rumeur selon laquelle il était hanté. Arrivée à la réception, Mélanie demanda d’avoir la chambre où les phénomènes paranormaux étaient les plus forts. L’homme à l’allure de fou, lui remit la clé de la 237 avant de partir dans un rire diabolique.
Pendant la nuit, Mélanie fut réveillée par de drôles de bruits provenant de la salle de bain. Elle s’approcha lentement et ouvrit la porte. Elle découvrit une ombre derrière le rideau de douche fermé.
« Qui êtes-vous ? »
Aucune réponse ne lui parvint alors Mélanie décida d’en avoir le cœur net. Elle tira le rideau de plastique d’un coup sec et découvrit une femme, le corps en décomposition occupée de se baigner. Ses globes oculaires étaient posés dans ses orbites creuses, sans paupières. Ses pommettes étaient saillantes et osseuses et sa bouche exempte de lèvres semblait figée dans un rictus effrayant. Des lambeaux de chair stagnaient dans l’eau rougeâtre. La femme ou du moins ce qu’il en restait, jeta un regard sombre à Mélanie. Cette dernière lui dit :
« Je ne savais pas qu’il y avait surbooking ici. Je vais demander une réduction supplémentaire au réceptionniste demain. Si vous pouviez juste faire un peu moins de bruit, je voudrais dormir moi ! »
Comme la colocataire était du genre à ne pas se laisser faire, elle prit un malin plaisir à venir réveiller Mélanie en pleine nuit à coup de cris strident, à la tirer subitement par les pieds et d’autres choses qui en auraient fait partir plus d’un en courant dès la première apparition.
Lassée, la jeune femme se décida à emménager ailleurs. Elle trouva une location dans un quartier tranquille d’Elm Street. La plupart des maisons étaient désertes. Au moins, il n’y avait aucun risque d’être réveillé par les décibels d’une fête d’adolescents.
Pendant son sommeil, Mélanie croisa un personnage hors du commun ; un homme au visage brûlé, vêtu d’un vieux pull rayé et déchiré, sûrement à cause des lames qu’il portait à la place de ses doigts. Il lui dit s’appeler Freddy et vouloir la faire cauchemarder jusqu’à en mourir. La jeune femme se mit à rire aux éclats.
« On voit que vous ne me connaissez pas. Je ne fais que de jolis rêves. Vous êtes mal tombé !
– Pourtant je suis du genre effrayant !
– Pas vraiment. Je vous trouve plutôt ridicule. Votre pull est totalement démodé. Je peux vous mettre du vernis… à lame si vous voulez. Du rose ou du rouge ? »
Totalement dépité face à l’attitude désinvolte et moqueuse de Mélanie, Freddy décide d’aller hanter d’autres cauchemars.
Un soir, Mélanie était sous la douche, l’eau tiède ruisselait sur son corps, emportant avec elle la fatigue de la journée. Elle en avait plein les oreilles des cris des jeunes filles effrayées rien qu’en les effleurant à la fin du tunnel sombre de la maison hantée de la foire annuelle. Mais elle adorait faire cela. Tout à coup, elle vit apparaître un grand couteau de boucher qui venait de traverser le rideau avant de l’entailler de haut en bas. Mélanie protesta :
« Que faites-vous dans ma salle de bains ? Espèce de voyeur pervers ! »
Elle ouvrit un pan de rideau et découvrit un homme à la stature impressionnante qui portait un masque blanc dont les orbites sombres lui enlevaient toute humanité. Elle entendait sa respiration rauque. Il brandit son couteau ensanglanté en sa direction. La jeune femme alluma l’eau chaude et dirigea le jet vers le visage de l’intrus menaçant. Ce dernier lâcha son arme. Mélanie en profita pour s’en emparer et lui trancher la gorge d’un geste vif. L’homme s’écroula dans un râle.
« Tu t’es trompé de victime ! Renseigne-toi la prochaine fois ! Ben, non, il n’y aura plus de prochaine fois. »
Pour Noël, son amie Clara lui offrit une grosse boîte avec instruction de ne l’ouvrir que le lendemain matin. Après un repas partagé, Clara rentra chez elle. Curieuse de nature, Mélanie ne put aller se coucher sans savoir ce que contenait la boîte mystérieuse. Elle défit le nœud rose et retira le couvercle de carton. À l’intérieur se trouvait une grande poupée habillé d’une salopette en jean et d’un pull aux fines rayures bleu et rouge. Sa chevelure rousse surmontait un visage lacéré de profondes entailles sanguinolentes.
« Et elle pense que cela va m’effrayer ? »
Et la poupée de répondre d’une voix nasillarde :
« Je pense qu’elle n’a pas tort ! »
Là, le jouet sauta de la boîte et avança, l’air menaçant, montrant ses dents jaunes et la fixant de ses yeux de verre. Mélanie resta immobile, un petit sourire au coin de la bouche.
« Tu penses vraiment me faire peur, rase-moquette ?
– Je n’ai pas de cœur et mon plus grand plaisir est de torturer et tuer. Tu veux jouer avec moi ?
– Oui, approche donc ! »
Lorsque la poupée atteignit Mélanie, celle-ci lui asséna un violent coup de pied qui le projeta dans la cheminée ouverte où un feu de bois dansait joyeusement et dont les flammes dévorèrent rapidement le corps de plastique du jouet maléfique.
« Buuuut ! cria la jeune femme. Tu vois, j’aime jouer aussi… mais au foot ! »
Mélanie devait se résoudre à ne jamais connaître la peur. Ce n’était rien. Elle s’en accommoderait. Elle invita donc tous ses amis pour une petite soirée. L’un d’eux apporta un Trivial Poursuit. Mélanie posa la question à Georges :
« Quel est le mot le plus long de la langue française ? »
Mélanie commença à avoir des sueurs froides, son cœur se mit à battre la chamade et sa respiration s’accéléra. Que se passait-il ? Personne ne remarqua son malaise. Mais lorsque Georges annonça « Anticonstitutionnellement », la jeune femme se mit à hurler, comme elle ne l’avait jamais fait de sa vie. Elle jeta la carte de jeu qui comportait la réponse comme si elle était en feu. Son amie Clara vint la rejoindre dans la cuisine. Après quelques recherches, Mélanie découvrit qu’elle souffrait d’une terrible peur : l’hippopotomonstrosesquippedaliophobie, le mot générant lui-même l’angoisse chez ceux qui en souffrent.