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Cauchemars

cauchemars

Claude ouvre lentement les paupières. Le soleil s’immisce doucement à travers les stores vénitiens. Elle s’étire et se lève pour prendre la direction de la salle de bains. Son pyjama jeté négligemment sur la chaise, elle entre dans la cabine de douche. L’eau tiède qui ruisselle sur son corps lui permet de sortir de sa torpeur. Mais ce rituel matinal lui rappelle aussi toute sa singularité physique. En effet, sa poitrine volumineuse que lui envieraient certaines, ne l’empêche pas de posséder des attributs masculins. Chaque matin, elle se désole de sa condition, la condamnant au célibat. Une opération ? Une mutilation plutôt ! L’eau douce giclant du pommeau se mêle à celle, salée, de ses larmes. Une voix résonne … lointaine. Claude tend l’oreille.

« Chérie ! Réveille-toi ! »

Les yeux ouverts, elle fait face à un homme blond, penché sur elle, l’air inquiet.

« ça va ? Tu pleurais dans ton sommeil. Un cauchemar ?

– Oui, horrible. Merci de m’avoir réveillée. Je t’aime.

– Moi aussi. »

Il l’embrasse d’un baiser furtif sur la bouche avant de sortir de la chambre. Sous les couvertures, Claude tâte son entrejambes… il est sans relief. Elle pousse un soupir de soulagement et sèche sa dernière larme avant qu’elle ne termine sa course sur l’oreiller déjà trempé.

En passant dans le couloir, elle prend le courrier avant de rejoindre la cuisine. Une enveloppe brune lui est adressée et porte le cachet « Confidentiel ». Claude l’arrache grossièrement et découvre une lettre signée par un certain Docteur Mirot. À sa lecture, elle devient blême. Il lui faut relire trois fois le passage « infertilité irrémédiable des ovules ». Son compagnon entre dans la pièce, une baguette de pain sous le bras. La voyant bouche bée, il l’interroge :

« Qu’y a-t-il ?

– Lis ça Bruno ! »

Il parcourt rapidement le contenu du courrier. Claude est tremblante, au bord de l’évanouissement. Bruno la soutient jusqu’à une chaise. Il tente de la rasséréner :

« Ce n’est rien. On peut adopter

– Je voulais tellement vivre une grossesse, porter MON enfant. »

Claude se met à fondre en larmes, son corps est secoué de soubresauts que Bruno, malgré son étreinte, ne parvient pas à calmer.

« Maman ! Debout, debout ! »

Claude s’assied dans le lit d’un mouvement mécanique, tel un diable sortant de sa boîte. Une petite fille brune à la tignasse bouclée, âgée de cinq ans, lui sourit.

« Pourquoi tu pleures Maman ?

– Oh, j’ai fait un horrible cauchemar ma puce. Ce n’est rien. Va en bas prendre ton petit déjeuner avec Papa. Je vous rejoins.

– D’accord. »

Un sentiment de joie envahit Claude. Elle a vraiment une vie parfaite : un mari aimant et une magnifique enfant. Ce cauchemar lui a laissé des sueurs froides dans le dos. Une bonne douche effacera tout cela. En se déshabillant, elle observe la cicatrice qui parcourt son pubis, dernière trace d’un passé douloureux.

Le boulet

Boulet

Je vivais tranquillement ma vie de petite fille, et ce, jusqu’à SON arrivée. Elle prit ma place et toute la place auprès de nos parents. J’avais alors six ans et ma vie devint un enfer. Je me souviens lorsque mes parents l’ont ramenée de la maternité en demandant :

« Voici Colette ! Tu es grande sœur maintenant, il faudra bien veiller sur elle. »

Je répondis par l’affirmative, ne sachant pas alors à quoi je m’engageais vraiment. Lors de notre première photo ensemble, elle régurgita la totalité de son biberon sur ma plus belle robe. Et comme je faillis la laisser tomber de dégoût, c’est moi qui me fis tirer les oreilles par maman. Bébé, elle pleurait toutes les nuits, ne me laissant aucun répit. J’allais à l’école avec des cernes plus grands que ceux de mon arrière-grand-mère. Pendant que je faisais mes devoirs, elle s’installait à côté de moi pour dessiner et finissait ses gribouillages sur la feuille que je venais de terminer péniblement. J’adorais passer le week-end chez ma mamie car c’était reposant chez elle. Comme j’aimais être sa chouchoute ! Et puis, ma sœur a grandi et m’a accompagnée. À nouveau, elle attirait toute l’attention sur sa petite, très petite, personne à cause de toutes ses bêtises. Lorsqu’elle faisait la sieste, je pouvais enfin me rapprocher de ma grand-mère. Mais celle-ci en profitait plutôt pour se reposer.

Lorsque Colette entra à l’école, je dus la surveiller dans la cour de récréation qu’elle ne tombe pas en courant, qu’elle ne se coince pas le doigt dans la porte des toilettes, qu’elle ne subisse pas les quolibets des plus grands à cause des ses oreilles décollées.

J’ai donc grandi ainsi dans le sillage des bêtises et malheurs divers de ma petite sœur. Quelle joie d’être en kot pendant mes trois ans d’études. Je trouvais souvent des prétextes de travaux ou leçons collectives pour y rester, même les weekends, quitte à les passer au lavoir. Tout pour rester loin d’elle ! Mais une fois le diplôme en poche, je retournai vivre dans la demeure familiale. Colette avait alors quinze ans. Adolescente, elle me sollicita en tant que chaperon pour des soirées d’ados boutonneux dont elle ressortait souvent en pleurs après s’être fait larguer pour avoir trop écrasé les pieds de son Roméo du moment.

Je ne tardai pas à dégoter un boulot  dans une ASBL et m’installer dans un studio de la capitale. Je prenais des nouvelles par téléphone et cela me convenait parfaitement. Ma sœur choisit des études en qualification et devint secrétaire. Et devinez quoi ? Elle parvint à se faire embaucher dans mon association, dans le cadre d’un contrat de remplacement. Notre lien de parenté mit la direction en confiance. Et bien sûr, elle eut besoin d’un endroit pour habiter et mon studio lui sembla la meilleure option.

Colette m’appelait dès qu’elle faisait une erreur dans les courriers ou les listes qu’elle devait tenir à jour. Je tentais de corriger et de la couvrir. Mais pendant ce temps, c’était mon propre travail qui en pâtissait. Lorsque son contrat se termina, je reçus mon préavis. J’étais furieuse et la jetai dehors avec sa valise. Mais elle me rappela à bon escient ma promesse de veiller sur elle, quoi qu’il arrive. Voyant ses yeux de cocker dans le judas de la porte, je ne pus que lui rouvrir.

Je trouvai vite un autre emploi, ce qui ne fut pas le cas de Colette. Dans mon nouveau bureau, je fis la connaissance de Bryan. Nous ne tardâmes pas à nous rapprocher. Il finit par m’inviter manger chez lui car il se targuait d’être un fin cordon bleu. Il vint me chercher mais ce fut Colette qui lui ouvrit la porte. Elle avait les yeux rouges d’avoir pleuré suite à sa énième rupture amoureuse. Je balayai d’un « Ce n’est rien ! » les questions de Bryan. Chevalier au grand cœur, il l’invita en disant « Quand y’en a pour deux, y’en a pour trois ! ». Je ne fus pas enchantée par l’idée mais ne pus trouver de parade.

Pendant que j’aidai Bryan en cuisine, Colette ne put s’empêcher de visiter son appartement. Puis on entendit un grand bruit de verre brisé. En revenant dans le salon, je crus que notre hôte allait s’évanouir en voyant le désastre. Ma sœur n’avait pas eu plus brillante idée que de s’approcher de l’armoire abritant une collection de boques de bières. En éternuant, elle avait fait basculer une étagère et l’effet domino avait fait le reste. Bryan hurla tellement fort que je ne compris plus ses mots mais uniquement l’idée qu’il ne voulait plus nous voir et encore moins nous servir à manger. Depuis lors, j’eus droit à un regard noir de sa part et à la réduction au minimum de nos échanges verbaux.

Un jour, Colette voulut me préparer une pizza mais elle l’oublia dans le four et ma cuisine brûla. Il y eut aussi cette autre fois où je fus appelée au commissariat pour aller la rechercher. Dans un magasin de vêtement, elle avait essayé un pull. Tête en l’air, elle avait oublié de le retirer. Lorsqu’elle avait passé la porte, l’alarme s’était déclenchée. Pensant à une alerte incendie dans le centre commercial, elle s’était précipitée vers la sortie. C’est un agent de la sécurité qui l’avait stoppée et remise aux forces d’ordre. Bref, je payai l’amende et récupérai ma frangine, même si j’aurais voulu la leur laisser un peu. Elle signait avec tous les démarcheurs qui passaient à la maison. C’est ainsi que je recevais régulièrement des paquets divers et inutiles, que je changeais de fournisseur chaque mois et même de religion.

Comme elle ne trouvait ni travail ni amour, une des deux conditions qui aurait permis son départ de mes pénates, je ne sus plus à quel saint me vouer. Je décidai donc de solliciter l’aide des forces invisibles. Ainsi, je me rendis chez le plus grand marabout de Schaerbeek. Il mesurait en effet plus de deux mètres et je priai pour que ses pouvoirs soient aussi grands que ses prétentions et ses pieds ! Je lui remis comme convenu quelques cheveux de ma sœur. Il fit quelques incantations mystérieuses, broya les poils dans un mortier, les mélangea à des substances malodorantes et me demanda de cracher dans le résultat. Il me promit alors des résultats dans les quinze jours.

Afin d’assurer le succès de ma quête, je me rendis dans une église, du moins celle qui abrita mon baptême, et y achetai un cierge. Je l’allumai devant Sainte Rita, patronne des causes perdues. Je la sollicitai pour servir d’intermédiaire avec l’ange gardien de Colette. Vu les calamités dans sa vie, je supposai que c’était un être aux ailes cassées, à l’embonpoint marqué et qui avait reçu son permis d’ange gardien dans un paquet d’Ariel.

J’attendais ensuite les résultats espérés. Les semaines passèrent jusqu’au jour où Colette m’accueillit de retour de mon travail avec un large sourire en annonçant :

– Devine quoi !

Un espoir naquit enfin dans mon esprit fatigué.

– Quoi ? Tu as trouvé un job ? L’amour ? Tu pars ?

– Non, j’ai gratté un ticket de loterie et j’ai gagné.

– Combien ?

– Trois millions !

– Non ! Tu me vannes ?

– Mais non, regarde.

Je constate en effet que le billet est gagnant. Je n’en reviens pas. Ma sœur, la poissarde, le boulet, l’emmerdeuse, gagne une somme colossale grâce à un coup de chance. Serait-ce l’effet de la magie noire ou de ma chère Rita ? Enfin, Colette va pouvoir se débrouiller seule, partir et me laisser vivre une existence tranquille. La librairie étant déjà fermée et le lendemain étant dimanche, je lui remets le billet et lui dis que je l’accompagnerai le lundi réclamer son gain. Le dimanche est festif, je suis comme un taulard qui attend sa sortie du mitard. Même les tâches ménagères sont agréables.

Nous voici lundi matin. Je demande à Colette de préparer son ticket. Elle se met à fouiller les poches de son jean puis celles de sa veste. Je deviens blême.

– Où as-tu mis ton billet ?

– Je l’ai fourré dans la poche de mon jean je pense. Mais je l’ai mis dans la machine à lessiver.

– Quoi ? J’ai fait tourner la machine hier !

On se précipite sur le linge qui sèche. Dans la poche du pantalon, on retrouve un morceau de papier décomposé, autant que mes espoirs.

La vie de ma sœur devait donc se résumer à de la malchance concentrée avec comme seul bonheur, celui d’avoir une grande sœur dévouée prénommée Félicie.

Déboires

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Je sens que ma conscience refait peu à peu surface. Mon corps esquisse difficilement les premiers mouvements de la journée. Un mal de crâne à l’allure de casquette de plomb me rappelle que ma nuit ne fut ni sage ni réparatrice. Je n’ai aucun souvenir des événements après minuit. Je sais que j’étais en boîte avec ma copine Elise et que j’ai succombé à mon péché mignon, le Mojito. Lorsque je commence, je ne peux plus m’arrêter, je les enchaîne, et ce, jusqu’au blackout. Il n’est pas rare qu’Elise me jette dans mon lit et me laisse dégriser tranquillement.

Une terrible soif me taraude. Ma gorge est plus sèche que le désert de Gobi. J’ouvre lentement les yeux, mes paupières grincent. Ma vision est encore trouble mais je comprends sans peine que cette chambre n’est pas la mienne. Et lorsque je constate la présence d’un individu à mes côtés, je ne peux m’empêcher de pousser un cri strident et de sauter hors de ma couche. Je découvre un homme menotté, les poignets et les chevilles attachés aux montants du lit, une boule maintenue dans sa bouche avec une lanière de cuir. Je constate que nous sommes tous deux en tenue d’Adam et Eve, feuille de vigne en moins. Il me jette un regard apeuré,

Soudain, je suis prise d’horribles nausées qui me nouent l’estomac ; nœud plus coulant que plat, je fourre ma tête dans la première poubelle venue, faute de trouver les toilettes. C’est alors qu’un fracas résonne dans l’entrée. Deux hommes, équipés d’un gilet pare-balles et de casques sombres qui masquent leurs visages, m’attrapent sans ménagement par les bras. Une fois debout, des vomissures encore au coin des lèvres, l’un d’eux me jette un peignoir à fleurs et m’ordonne de le mettre pendant que l’autre enlève le bâillon de mon compagnon d’infortune.

Ce dernier se met à pleurer et à remercier les deux gars qui arborent le mot « POLICE » dans le dos. L’homme commence à raconter que je l’ai séduit au bar, que je l’ai ramené chez lui, qu’il m’a proposé un dernier verre et que là tout a dérapé. Je l’aurais assommé avec une poêle à frire et aurait profité de son inconscience pour ramener mon matériel sado-maso. Il se plaint d’avoir été giflé, flagellé avec le martinet qui traîne sous le lit et finalement abusé. Je suis totalement sidérée par ses descriptions. Lorsque le flic met précautionneusement l’instrument de torture dans un sachet en plastique étiqueté « preuve », ma mâchoire devient de pierre et mon cerveau se liquéfie. Comment me défendre alors que je n’ai aucun souvenir de cette nuit qui semble avoir été plus agitée que d’habitude ?  Les menottes changent de mains et je suis embarquée, encore titubante, dans le panier à salade, et ce, malgré mes protestations trop molles à mon goût.

Le fourgon s’arrête et j’en suis extirpée comme une bête devant l’abattoir. Le voyage m’a apparemment dessoulée. Nous entrons dans un bâtiment vétuste où le L de « police » a disparu, laissant apparaître « poice », ne présageant rien de bon. On m’assied sur une vieille chaise de cantine en plastique orange sise au beau milieu d’une pièce aux murs blancs décrépis dont l’un est pourvu d’un miroir sans tain. Un des flics retire son casque à visière et je reconnais son visage.

– Vous êtes Benoît, le petit copain d’Elise.

– Oui et alors ? D’un ton peu engageant.

– Qu’est-ce que je fais ici ?

– Vous êtes accusée d’agression sexuelle aggravée et de viol avec violence.

– Je ne comprends rien !

– Vous lui avez imposé vos pratiques répugnantes alors qu’il n’était pas consentant.

– Vous en connaissez beaucoup de mecs qui refusent une relation avec une jolie fille ? Bon, je ne me jette pas des fleurs mais je suis loin d’être hideuse.

– Il n’a pourtant pas l’air d’avoir pris son pied le bonhomme. Nous allons chercher si on trouve des sécrétions vaginales sur son pénis et là, gare à vous ! Nous aurons toutes les preuves.

– Mais c’est une erreur ! J’avais trop bu hier soir et je ne me souviens de rien.

– La bonne excuse ! C’est un peu facile.

– Je ne peux pas avoir fait tout cela. Je suis partisante des relations tout ce qu’il y a de plus classiques. Ce matériel étrange ne m’appartient pas, je ne sais pas d’où il sort. Il lui appartient peut-être ! Je vous supplie de me croire.

– Il faudra expliquer cela au juge. Il n’est pas du genre clément. En plus, il est plus gang bang que martinet et boules de Geisha.

– Oh mon Dieu !  Je dois encore cauchemarder. Pincez-moi ! Appelez ma copine Elise, elle vous dira que c’est impossible.

– C’est parfait car elle est déjà là !

Il désigne de son doigt le miroir sans tain. Je reste un instant bouche bée avant que la porte ne s’ouvre et que ma copine s’avance vers moi. Je fonds en larmes en criant :

– Dis-leur que c’est une erreur. Je ne peux pas avoir fait cela. Tu me connais !

– Je leur ai déjà tout dit de tes excès !

– Pardon ? Tu es dans leur camp ?

– Pas du tout ! J’ai toujours été dans le tien et c’est pour cela que j’ai tout orchestré.

À ce moment-là, je perds totalement pied, mon cerveau est sur « off » et ma bouche est en mode « aéroport pour mouches ». Voyant mon absence cruelle de réaction, Elise fait un signe à Benoît qui me détache les mains.

– C’est fini ! J’espère que tu as compris la leçon ?

– Laquelle ? Je suis totalement perdue. Tu as su leur faire entendre raison ? Ils laissent tomber les accusations ?

– Elles n’ont jamais existé. Je t’ai monté un bateau !

– Tout était bidon alors, le mec, les flics, …

– Bien sûr ! Je voulais te faire prendre conscience qu’il fallait que tu cesses de te prendre des bitures. Ça va finir par t’amener vraiment des ennuis.

– Je me suis pris une belle baffe. Et le gars dans la chambre ?

– Un pote qui prend des cours d’art dramatique. Tu étais dans son appartement.

– Il est sacrément doué. On peut lui décerner l’oscar du meilleur acteur. Et ici, c’est le commissariat ?

– Non, un vieux bureau de police désaffecté.

– J’ai eu la peur de ma vie. Mais, ça y est, sois rassurée, j’ai bien compris la leçon. Et pour fêter cela, Mojito !

– Pff ! Tu es incorrigible

Une vie du bon côté

bon côté

Je suis né avec un frère siamois mais nous ne nous ressemblons pas. Autant j’arbore un visage ouvert au monde, une face qui me caractérise et signifie mes origines, autant mon jumeau est introverti et ne fait que compter ses euros. Seuls les chiffres comptent pour lui et ceux qui le regardent et le fréquentent. Nous avons tous deux une vision de la vie très différente.

Mon frère est une vraie pile électrique, il aime voyager, faire de nouvelles rencontres, échanger, acheter, même s’il doit payer de sa personne. Moi, j’intéresse plutôt les connaisseurs qui m’admirent, me comparent. Certains de nos ancêtres ont fini dans des expositions, suscitant l’intérêt de ceux qui connaissent leur valeur. J’ai ce rêve de devenir comme eux, aspiration que mon double ne partage pas. Il sait que cela signifierait la fin de nos errances et surtout qu’il deviendrait mon ombre puisqu’un seul de nous deux peut briller à la face du monde.

Un jour où nous nous étions égarés, c’est un enfant qui nous a retrouvés et secourus. Je me souviendrai toujours de la lueur dans ses yeux lorsqu’il a croisé mon regard. Il était si heureux, si joyeux. Nous avons passé plusieurs jours auprès de lui jusqu’à ce qu’une histoire de paquet de bonbons nous sépare.

Il n’est pas rare que nous en retrouvions d’autres comme nous. Il est alors très enrichissant d’échanger nos expériences. Je me sens moins seul car je peux enfin trouver ceux qui pensent comme moi, réagissent de la même façon et possèdent les mêmes aspirations. Même si notre face diverge, notre cœur est identique. Mon frère adore également ces réunions. Elles lui permettent de se conforter dans ses convictions face à des sortes de clones de lui-même. C’est assez étrange à observer. Pourquoi notre Créateur ne nous a-t-il pas accolés à un jumeau, un vrai, à la face identique, un double avec lequel on aimerait être confondu ? La réponse serait-elle dans la nécessité de comparer les différences, celles qui font la vraie richesse et donnent de la valeur à la Vie ?

Lorsqu’il faut effectuer un choix, certaines personnes font appel à nous. Ils écoutent les arguments de mon frère : raison, gain, calcul des risques, et puis les miens : instinct, envie, joie du partage. Finalement, ils finissent toujours par nous confronter. Tout en tournoyant dans les airs, je formule alors le vœu que leur vie prenne un tournant positif grâce à moi. Je leur souhaite de prendre la vie du bon côté, le mien, celui du côté face d’une pièce de deux euros.

Bon chien !

bon chien

Nous sommes vendredi, 17 heures. Camille sort du bureau en effectuant quelques contorsions pour soulager son dos endolori par les heures qu’elle vient de passer, assise devant son écran d’ordinateur. Un coup d’œil à sa montre lui rappelle qu’il ne faut pas traîner si elle veut parvenir à la gare à temps et rentrer enfin chez elle pour le week-end.

Au petit trot, elle rejoint le quai numéro deux. Tous les bancs ont été pris d’assaut, plus de place assise pour se poser dans l’attente du train. Camille s’adosse au distributeur de boissons à la couleur dominante rouge, prônant une marque de soda connue mondialement.

Une dame âgée d’une soixantaine d’années monte péniblement les marches menant du souterrain au quai. Elle tient en laisse un chien blanc et noir, d’une race impossible à déterminer. En effet, l’animal possède la taille d’un Yorkshire, les poils d’un caniche et la queue d’un teckel. Sa propriétaire semble faire la même constatation que Camille. Espérant que le statut que lui confère son âge avancé lui permette de se voir offrir une place de la part d’un cadet, elle s’approche lentement des bancs. Mais la journée semble avoir été pénible pour tous et personne ne se lève. Les uns lisent la gazette, d’autres tapotent sur leur GSM ou encore tentent de grappiller quelques minutes de sommeil.

Des phares commencent à se profiler à l’horizon et apportent ainsi l’espoir aux voyageurs d’un retour dans leurs pénates. Camille se redresse et fouille son sac à  la recherche de son ticket lorsqu’elle entend crier : « Kiki, reviens ici ! ».

Elle voit passer en trombe à ses pieds le chien hybride qui se dirige à l’opposé du quai. La dame court, ou du moins en donne l’illusion, derrière son cher animal. Après un court instant d’hésitation, et voyant que personne n’a décidé de prêter main forte à la vieille dame, Camille se met à poursuivre le fuyard. Pendant qu’elle met toute l’énergie qui lui reste dans la course, elle entend derrière elle « Kiki, reviens ici ! Vilain chien, tu n’auras pas à manger ce soir. ».

Kiki parvient à la fin du quai, où une bordure assez haute l’empêche de continuer sa fuite. Camille le rejoint et attrape promptement la laisse en cuir rouge. Pendant qu’elle reprend son souffle, elle jette un œil inquiet en direction du train qui ne cesse de klaxonner. Son arrivée en gare semble anormalement rapide et des étincelles jaillissent des roues. Ensuite, tout s’accélère. La locomotive dévie de sa trajectoire, traverse le quai numéro deux, fendant la foule hurlante, pour terminer sa course en défonçant le mur gris de la gare dans un fracas épouvantable avant de s’immobiliser.

Camille s’avance vers la petite dame qui n’était pas encore parvenue à la rejoindre. Avec stupeur, elles observent toutes deux ce spectacle de fin du monde. Un aboiement les sort de leur catatonie. La jeune femme regarde l’animal qui halète et remue la queue joyeusement. Elle tend la laisse à sa propriétaire en disant : « C’est un bon chien. Ne le privez pas de repas ce soir ! ».

Belle et cruelle

belle et cruelle

Robert était un homme que d’aucuns qualifieraient d’âge mûr. Les cheveux grisonnants, la peau burinée par le soleil du Sud, il gardait fière allure. Il avait vécu pendant près de vingt ans avec Madeleine. Il l’avait choisie pour sa bonté et sa générosité. Elle organisait souvent des actions afin de récolter des fonds pour les plus démunis. Elle était marraine d’un enfant somalien afin de lui assurer un avenir meilleur. C’était une cuisinière hors pair et elle aimait combler son mari d’attentions. Cela compensait son physique plutôt ingrat. En effet, ses yeux noisette ne regardaient pas en même temps dans la même direction et son petit nez crochu ornait un visage rond surmonté d’une chevelure clairsemée plaquée sur un crâne irrégulier. Elle était appréciée de tous. Mais son excès de générosité usa son cœur qui s’arrêta un jour d’avoir trop donné.

Robert resta quelques années inconsolable jusqu’à ce qu’il croise Christine. Au premier regard, il fut conquis par sa fine silhouette qui paraissait découpée dans du papier de soie. Ses yeux bleus l’avaient envouté. Il ne rêvait alors plus que de pouvoir plonger ses mains charnues dans sa chevelure dorée et de poser ses lèvres ridées sur sa bouche pulpeuse. Il lui fit une cour acharnée pendant plusieurs mois, ne lésinant  pas sur la valeur des cadeaux afin d’obtenir sa main et bien plus évidemment. Malgré la différence d’âge évidente, elle finit par accepter. Les noces furent  somptueuses et les invités ne tarirent pas d’éloges sur la beauté de la jeune mariée. Celle-ci provoquait l’envie chez les représentants du sexe fort et la jalousie chez les autres.

La nouvelle vie conjugale de Robert se résuma rapidement à tenter de combler les désirs de sa mie. En échange, il ne recevait que peu d’attentions. Jamais elle ne lui cuisinait de bons petits plats, ni ne le remerciait.

Lors d’un voyage, ils se rendirent dans le désert du Sahara. En contemplant le soleil couchant rougeoyant sur les dunes mouvantes, Robert s’exclama :

« Ce désert est tel ton cœur. Il est aride. »

La femme afficha un fin sourire mais n’eut aucun regard pour son époux.

Les jeunes mariés retournèrent dans leur ville de Cassis. A l’occasion d’une promenade le long des Calanques, ils s’arrêtèrent face à la Méditerranée. Robert ne put s’empêcher de dire :

« Cette mer est comme tes yeux, d’un bleu dans lequel on se noie. »

Un craquement résonna. Robert eut juste le temps de reculer de quelques pas avant qu’un pan de falaise n’aille s’émietter dans les flots écumeux en contrebas. Il vit Christine disparaître au milieu de ce chaos rocheux et conclut :

« Finalement, c’est cette falaise qui te ressemble le plus : belle et cruelle. »

Belgique

belgique

Dimanche 1er juillet

Cher journal,

C’est le début des vacances. Cette année, mes parents m’ont annoncé qu’on ne partait pas car il fallait refaire la toiture. J’ai pourtant bien réussi ma première. Quelle poisse !

Ma tante qui vit en Belgique a proposé que je passe quelques jours chez elle. D’habitude, je refuse poliment mais là, j’ai accepté. C’est toujours un peu de dépaysement.

J’ai regardé sur Wikipedia pour me faire une idée. Bon, c’est pas le Pérou mais il y a des choses à visiter. J’ai appris qu’ils avaient encore un Roi. Mais il ne fait que potiche car il ne peut décider de rien. Si on avait fait le même en France, on serait à Louis XXV !

Lundi 9 juillet

J’ai pris le TGV depuis Nice jusque Bruxelles. Ma tante Catherine est venue me chercher à la gare. Elle a un drôle d’accent. Je pensais d’abord qu’elle me faisait une blague mais non. Elle m’a rétorqué que c’était moi qui en avais un sacré.

On est allées chez elle. C’est une grande maison à trois étages située dans la périphérie de la capitale belge, dans une ville qui s’appelle Woluwe-Saint-Pierre. Il fait froid ici. J’espère que je ne vais pas regretter mon voyage.

Ce soir, elle m’a préparé de la soupe avec des spécialités de charcuterie locale avec de drôles de noms : filet américain, pâté de tête, salade de museau.

Mardi 10 juillet

Aujourd’hui, ma tante m’a emmenée visiter Bruxelles et ses lieux incontournables. D’abord, l’Atomium. C’est un peu notre Tour Eiffel mais en plus petit et avec des boules. A l’intérieur, il y a une expo, la même depuis 1958 !

Ensuite, on est allées sur la Grand-Place. Bon … à part des vieux bâtiments, rien de spécial. Là, ma tante est devenue toute excitée en m’amenant à travers des petites ruelles pavées (j’ai failli me casser la figure deux fois) jusqu’à un carrefour avec une fontaine en m’annonçant : « Voici un monument de notre culture ! ». J’ai observé autour de moi et n’ai rien remarqué de spécial. Exaspérée, ma tante m’a désigné l’ornement de la fontaine. Il s’agit d’un petit garçon tout nu qui pisse dans l’eau. « Je te présente Manneken Pis ! ». J’ai pouffé de rire, en pensant à nouveau à une blague mais Catherine restait sérieuse et me lançait un regard noir. Je me suis sentie obligée de répondre « C’est beau. », avant de succomber à nouveau à un fou rire. On a quand même fait la photo souvenir, comme tous les chinois qui traînaient autour. C’est d’ailleurs l’un d’eux qui a pris le cliché.

A midi, on s’est rendues dans un restaurant très prisé, « Chez Léon ». J’y ai dégusté la spécialité : les moules (il y en a chez moi mais on n’en prépare jamais à la maison), le tout avec des frites évidemment. C’est d’ailleurs l’accompagnement de quasi tous les plats ici. Mais elles ont un goût formidable. Je n’en avais jamais mangé d’aussi bonnes ! Rien que d’en parler, j’en salive.

Mercredi 11 juillet

C’est la côte belge que j’ai visitée aujourd’hui. Une petite ville qu’on appelle La Panne (drôle de nom) On s’y est rendues en train et non en voiture. Ma tante est peut-être superstitieuse.

Arrivée sur la plage, j’ai découvert une mer couleur marécage ! Je pensais que toutes les mers étaient bleues comme la Méditerranée. J’ai hésité avant d’y tremper les pieds. Ma tante a plongé directement et m’a appelée. Personnellement, je suis restée au bord car il faisait trop froid. Nous nous sommes ensuite étalées sur la plage de sable. Ça rentre partout cette saloperie ! Je préfère les galets de Nice même si c’est moins confortable.

L’après-midi, on a mangé de délicieuses gaufres avant de faire les boutiques. J’ai découvert qu’il y en avait deux sortes : celles dites « de Bruxelles », plus croustillantes et de forme parfaitement rectangulaire, et celles dites « de Liège » à la forme plus ronde, plus tendres et surtout avec des perles de sucre. Ils parlent une drôle de langue ici. Ma tante dit que c’est du flamand. Un patois dérivé du néerlandais, parlé aux Pays-Bas.

C’était une superbe journée.

Jeudi 12 juillet

A midi, on a été invitées à manger chez des amis de Catherine qui habitent à Hasselt. C’est un couple d’avocats. Leur maison est d’enfer. Ils ont un fils, Koen. Non, on ne prononce par « coèn » mais « coun ». C’est répandu ici, du côté flamand. Il parle français avec un accent très rigolo. Il confond les « le » et « la », c’est trop mignon. Nous nous sommes promenés dans le parc qui entoure sa maison. Oui, c’est un parc et non un jardin ! Idéal pour jouer à cache-cache mais nous avons passé l’âge. Nous nous sommes couchés dans l’herbe et avons discutés pendant longtemps. Il est chou ! Avant de partir, nous avons échangé nos mails.

Sur la route du retour, nous nous sommes arrêtées à Bruges. Cette ville est surnommée « La Venise du Nord ». J’ai compris pourquoi en la parcourant ; elle est sillonnée de canaux, lui conférant un charme indéniable. Nous avons pris le bateau mouche pour découvrir des bâtiments vieux de plusieurs siècle qui nous racontent la riche histoire de la cité. Il y a avait des américains et des japonais dans notre embarcation. Quelle ville cosmopolite !

Vendredi 13 juillet

Aujourd’hui, ma tante a décidé de me faire découvrir une jolie ville ancienne du nom de Mons. Au Centre ville, il existe également une statue mythique. Arrivée sur place, j’ai fouillé du regard les alentours mais aucune statue. Catherine me traîne par la main jusqu’à un grand bâtiment, la mairie je pense. Mais ici cela s’appelle l’hôtel de ville. Là, je me suis trouvée face à un singe en cuivre d’une trentaine de centimètres de haut, recroquevillé et la main sur sa joue. « Vous aimez bien les symboles de petite taille tout de même ! ». Catherine m’a jeté un regard amusé pendant que je frottais la tête simiesque, acte censé m’apporter de la chance. Elle en a fait de même.

Il a commencé à pleuvoir des cordes. Nous nous sommes réfugiées dans un café typique. Au-dessus du bar, trônaient près d’une centaine de bouteilles de bières différentes. Le serveur est venu prendre notre commande et je n’ai pu m’empêcher de sourire en entendant son accent particulier. Ma tante lui a demandé conseil. Il a commencé à nous vanter chaque bière reprise sur la carte avec un enthousiasme incroyable. Finalement, il est revenu avec une « Maredsous » pour Catherine et une « kriek » pour moi, c’est une bière à la cerise. « Bois, tu m’en diras des nouvelles ! Mais ne dis rien à tes parents. » m’a soufflé ma tante en clignant de l’œil. J’ai dégusté lentement cette bière sucrée. Quel délice !  Je pense qu’elle devait être relativement forte car j’ai senti une douce chaleur m’envahir.

Avant de partir, ma tante n’a pas oublié d’acheter un ticket de lotto, on ne sait jamais ! La légende du singe est peut-être fondée. Surtout que la cagnotte est impressionnante en raison de cette date toute particulière.

Samedi 14 juillet

C’était la fête nationale chez moi mais, ici, c’est dans sept jours. On s’est rendues dans la partie la plus boisée et vallonnée du pays. Ils appellent cela les Ardennes. J’étais heureuse d’arriver à destination. Toutes ces routes en lacet m’ont donné mal au cœur.

Nous avons visité des grottes. Il y en existe apparemment plusieurs, mais celles de Han sont les plus célèbres. A l’intérieur, il y fait 13 degrés toute l’année. Ma tante ne m’avait pas dit de prendre un pull ! Ils sont fous ces belges de visiter des lieux froids alors que leur thermomètre ne dépasse pas les 25 en plein été. Je comprends mieux pourquoi on les retrouve tous près de chez moi, dans le sud.

Sur la route du retour, nous nous sommes arrêtées à une « baraque », il y en a partout ici. Ce sont des cahutes qui vendent des frites et d’autres cochonneries. Ma tante m’a acheté une « fricadelle », une sorte de longue saucisse de couleur brune. J’ai demandé de quelle viande il s’agissait et personne n’a su me répondre. C’était un peu effrayant mais je l’ai mangée.

Dimanche 15 juillet

Aujourd’hui, il a fait un temps de chien. Ma tante m’a dit « Il va dracher toute la journée, on n’a qu’à faire un Monopoly. ». J’ai regardé sur mon smartphone, la signification de ce mot bizarre. Une drache est une averse.

Même le Monopoly est aux couleurs de la Belgique avec des noms de villes et de rues d’ici. Ma tante s’est amusée à prendre un atlas pour me montrer, à chaque case, où ça se trouvait. Je suis devenue incollable en géographie belge !

Le soir, nous avons « soupé » (oui, on dit comme cela pour le repas du soir, même si on mange autre chose que de la soupe !) chez Koen et ses parents. J’ai gouté des carbonnades flamandes. C’est des morceaux de viande de bœuf mijotés dans de la bière brune. Une spécialité locale délicieuse ! Koen a tenté de m’apprendre quelques mots de flamands et j’ai corrigé ses phrases en français. Qu’est-ce qu’on a ri !

J’ai appris que ce pays, tout petit, avec tout de même une belle notoriété de part ses spécialités connues dans le monde entier : bière, chocolat (les pralines Leonidas), fromages, les frites, mais aussi la chaleur, la gentillesse et la convivialité de ses habitants.

Lundi 16 juillet

A la gare de Bruxelles, j’ai tout de même un petit pincement au cœur avant de partir. Je retourne vers le soleil du sud. J’ai demandé à ma tante si je pouvais venir aux prochaines vacances. Elle a été ravie de voir que je m’étais si bien amusée. En fait, je voudrais surtout perfectionner mon flamand avec Koen !

Un homme qui compte

homme qui compte

Si je devais citer une personne qui a marqué mon existence, ce serait sans hésitation le gourou Kajitichy. Que de leçons il m’a enseignées !

Je l’ai croisé lors d’une conférence dans la salle paroissiale de mon petit village breton. Le thème en était « Améliorez votre vie. ». Son discours était simple, plein de bon sens et de valeurs universelles comme le respect, le travail, le partage. J’étais suspendu à ses lèvres, ce qui n’était pas le cas de la femme blonde à côté de moi qui n’arrêtait pas de pianoter sur son GSM. À l’issue de son allocution, on pouvait rencontrer le conférencier afin de le solliciter pour une dédicace de son ouvrage intitulé « Vous êtes formidables ! ». Qui n’aurait pas envie de découvrir une façon de redorer son blason, de se trouver exceptionnel, de devenir LA personne à côtoyer et dont il faut s’inspirer ? Il m’invita alors à visiter son ashram perché dans un vieux monastère abandonné, posté sur un flanc de colline en Touraine.

Curieux de nature, je m’y rendis. Le gourou me reçut avec enthousiasme en me proposant de trinquer avec un délicieux nectar de sa composition et dont chaque verre consommé allongeait la vie d’une heure. Difficile à vérifier ! Cette boisson était un véritable délice. J’en repris cinq fois. Dans un état de béatitude, le maître me fit visiter les lieux. Ses disciples avaient tous le même sourire que moi. Tout le monde semblait heureux ici.

Après une longue discussion avec Kajitichy, je pris ma décision. J’en avais raz-la-casquette de ma petite vie de pianiste de concerto et je décidai de prendre une année sabbatique, le temps de me ressourcer. Je mis mon petit chien en pension chez ma voisine et je me rendis dans l’ashram avec une valise très légère, ne contenant que des sous-vêtements car les robes de bure étaient fournies par le maître des lieux. Ce dernier m’accueillit à bras ouverts. Un petit verre de nectar et j’emménageai dans ma chambre, ou plutôt ma cellule de méditation de deux mètres sur trois. Heureusement que je ne suis pas claustrophobe. Il me présenta les commodités : des toilettes à la turque et une douche fraîche à l’eau de pluie, idéale pour avoir des cheveux vigoureux et brillants.

Prônant la futilité de l’argent, Kajitichy m’avoua qu’il y avait des frais à régler pour le quotidien de la communauté et me sollicita. Dans une optique de don désintéressé, à part l’abattement fiscal, et pour le bien de tous, j’allégeai mon compte épargne de ses provisions.

Nous vivions une existence simple et spartiate, proche de la nature. Du nectar en guise de petit-déjeuner était suffisant. Notre repas de midi comportait les baies cueillies la veille, le lait que notre unique vache daignait nous donner, le pain rassis offert par le boulanger du village en contrebas, et ce, pour autant que les animaux n’avaient pas tout dévoré, le tout arrosé par le précieux nectar. Le souper du soir se résumait à une longue médiation.

La robe de bure était bien pratique pour toutes nos activités quotidiennes et elle nous servait aussi de pyjama. Au début, j’ai eu quelques démangeaisons car elles étaient fabriquées avec la laine de nos moutons qui venaient de sortir d’une infestation de puces.

Notre maître nous enseignait chaque jour ses préceptes. Mais il devait donner des cours particuliers aux femmes de notre communauté car il disait qu’elles étaient plus limitées dans la compréhension de la doctrine. C’est bien connu, les femmes, il faut tout leur répéter dix fois ! Généralement, ceux-ci avaient lieu le soir et se prolongeaient tard dans la nuit.

Nous cultivions et élevions des animaux pour notre propre consommation. La première fois que l’on me demanda d’égorger une poule, je m’évanouis. La fois suivante, je ne réfléchis pas et tranchai dans le vif. Il faut dire que je sortais d’une diète de sept jours dans un but de purification de nos corps. La faim justifie les moyens, dit-on ! Mais le poulet m’échappa et je restai avec sa tête dans la main pendant que son corps prenait la poudre d’escampettes en direction de l’étang. Nous le rattrapâmes juste à temps avant qu’il ne se noie. Mais le pouvait-il encore ?

Un jour, je me suis blessé aux doigts en moissonnant le blé à la serpette. Notre maître prônant une médecine naturelle, il m’appliqua des onguents à base de plantes et tripla ma dose de nectar. Je ne ressentais plus de douleur lancinante après quelques jours mais j’eus la drôle de surprise de retrouver, un beau matin, mes deux doigts au fond de ma couche. Pas de quoi paniquer ! Il n’y avait plus de risque de gangrène et de toute façon notre corps entier est voué à disparaître, mes doigts juste un peu plus tôt que le reste. Nous leur organisâmes une célébration d’enterrement digne de ce nom. Notre gourou officiant la cérémonie revêtit pour l’occasion sa robe de bure immaculée, en laine de lamas de l’Himalaya. Son discours était touchant. J’en eus les larmes à l’œil.

Un jour, il fallut se décider à réparer la toiture car le ciel risquait de nous tomber sur la tête au prochain orage. En bon breton, j’étais effrayé. Je décidai de vendre ma petite maison, qui de tout façon, ne me servait plus. Le toit fut rénové mais depuis lors, Kajitichy s’absentait de plus en plus, prétextant des conférences dans des contrées lointaines, comme la Belgique et la Suisse. Il fut alors remplacé dans ses tâches de supervision et de distribution de nectar par Bacchusty, le plus ancien disciple de la communauté qui était devenu son bras droit.

Quelques semaines plus tard, la police débarqua dans notre havre de paix. Les hommes en uniforme nous annoncèrent triomphalement : « Vous êtes libres maintenant. Nous avons un mandat d’arrêt contre celui qui vous détient. » Nous ne comprenions rien. Voyant nos regards hagards et nos pupilles dilatées, nous fûmes conduits dans un centre de désintoxication.

On me plaça dans une chambre nettement plus spacieuse et lumineuse que ma cellule de médiation. Les premiers jours furent terribles. Je tremblais, transpirais à seaux, je suffoquais tellement que je crus mes derniers jours arrivés. Apparemment, nous avions été drogués. Le nectar, servi généreusement, nous transformait en moutons obéissants et béats. Une fois mes esprits retrouvés, j’appris que notre gourou, ou plutôt notre geôlier, s’appelait Serge Bonnesanté. Il s’était apparemment exilé sur une île paradisiaque, achetée avec les deniers de ses fidèles, amassés au fil des ans.

Je me retrouve donc sans toit, fauché comme les blés que je moissonnais, même mon chien ne me reconnaît plus. Il me faut envisager une autre carrière car qui engagerait un pianiste à huit doigts ?

Sacré Serge ! On peut dire qu’il aura bouleversé mon existence mais l’aura-t-il prolongée…

Prisonnier

prison

Il m’est impossible de me souvenir depuis combien de temps je suis ici, dans cette pièce illuminée uniquement par un néon et une fenêtre, qui ne possède qu’une seule porte que je ne peux passer seul. Des bruits me parviennent et rompent un silence pesant : des cris de désespoir ou de douleur, des claquements, des pas rapides, des voix inconnues.

Mes proches viennent me voir, uniquement aux heures prévues par cet établissement qui est devenu ma résidence obligatoire, mon toit temporaire, tout en espérant que ce temporaire ne devienne pas définitif ! Seul le temps me le dira, et ce n’est pas moi qui déciderai. Mon sort est entre les mains d’universitaires, ceux qui ont potassé des tonnes de bouquins pendant que je vivais une jeunesse insouciante. Je n’ai d’autre choix que de leur faire confiance. Ici, plus personne n’est maître de son destin, la faute aux coups du sort ou à une volonté délibérée.

L’attente est longue mais dès qu’une présence se faufile auprès de moi, c’est comme si le sablier du temps était retourné et que ses grains pouvaient à nouveau s’écouler pour retrouver le rythme d’une vie normale. Mais puis-je encore prétendre à recouvrer une quelconque existence normale ? M’accordera-t-on une seconde chance ? Certaines erreurs sont parfois irréparables, même avec la meilleure volonté du monde. Il n’existe pas de télécommande avec la touche REW, ni de baguette magique à la Harry Potter  qu’il suffit d’agiter avec sagesse en prononçant la formule Reparo. Non ! Il me faut garder les pieds sur terre.

J’aimerais tant avoir plus souvent mes proches à mes côtés. Ils me rassurent par leurs voix familières et douces. Ma mère me raconte qu’untel est passé par là et s’en est sorti, qu’il faut que je garde espoir, que je m’accroche, qu’elle m’aime. Moi aussi je l’aime, même si je ne lui ai jamais dit. Je n’étais pas un enfant très démonstratif et faisais partie de ceux qui se frottaient énergiquement la joue pour effacer la trace du baiser maternel, dès qu’elle tournait le dos. Je suis un peu Julien Clerc dans sa chanson Cœur de rocker. Maman me ressasse : « Tu vas t’en sortir. Prends patience. Encore une semaine, un mois ou deux. ». Je ne veux plus de délai incertain. De toute façon, le calendrier que j’ai échafaudé dans ma tête n’est pas très précis et m’est d’ailleurs inutile. Peut-être aurais-je dû graver des petits bâtons pour chaque jour passé ici, à attendre.

Ces heures de parloir me rappellent aussi ma vie d’avant. L’ironie du sort veut que, jusqu’à ce jour fatidique, je trouvais mon existence morne, insignifiante, terne, et j’ai plusieurs fois pensé à y mettre un terme, mais sans en avoir les tripes. Comme elle me semble si belle maintenant et comme je la regrette. On ne connaît réellement sa richesse que le jour où elle disparaît.

Heureusement, il y a les périodes d’inconscience, où mes rêves m’emmènent derrière ses murs. Dans mes songes, je suis libre, je cours, j’aime, je travaille et je deviens enfin quelqu’un, un homme dont sa mère est enfin fière. Mais il y a aussi les cauchemars où je m’entends condamné à passer le reste de mes jours dans cette prison. La sentence tombe, comme le couperet d’une guillotine en face de la Bastille. Mon réveil est alors encore plus douloureux que les autres jours et je me languis que le soleil se couche pour m’offrir un nouveau sommeil, espéré plus calme et réparateur.

Que faire maintenant ? à part attendre ? J’ai perdu les clés de ma destinée qui se dessine désormais dans un brouillard artistique, constitué d’obstacles et de murs qui me semblent infranchissables, comme ceux qui m’entourent et me retiennent prisonnier. Mon lit est devenu mon unique espace personnel. C’est mon territoire, le seul qui me reste à défendre mais avec quelles armes ?

Nombreux sont les autres avant moi qui ont baissé les bras et se sont rendus. Mais je ne veux pas faire partie de ceux-là. Je n’ai pas envie que le prêtre qui officiera à mes obsèques doive dire à mes proches : « Le courage lui a manqué et il a préféré nous quitter. ». C’est inconcevable. Malgré les apparences, je suis devenu plus fort. Cette épreuve m’a forgé l’esprit et l’a affûté comme une épée. Voilà mon arme ! Mais la bataille en vaut-elle la chandelle ? Peu m’importe ! Je suis prêt à en découdre avec le premier venu. J’ai eu le temps du repos et j’épargne mon énergie pour le jour où le gant sera jeté.

D’autres combattants mettent en place des plans d’évasion, à coups de cogitations profondes, d’observations minutieuses des habitudes de la maison, de matériel bidouillé et de complices. Je n’ai rien de tout cela mais je ne perds pas espoir. C’est tout ce qui me reste et me tient vivant ! L’espoir… celui qui s’est échappé de la boîte de Pandore après que tous les maux de la Terre se soient répandus sur les humains, jouissant d’une existence trop parfaite jusqu’alors. Il est symbolisé par un minuscule papillon blanc. Je l’imagine chaque jour se posant sur mon épaule à mon réveil. Ses petits coups d’aile apaisent ma douleur et sèchent mes larmes.

Pour passer le temps, je tente aussi de me rappeler ce qui s’est passé ce jour-là, ce qui m’a amené à finir ici, dans cet enfer de solitude. Des bribes de souvenirs tentent de remonter, comme des haut-le-cœur, douloureux et imprécis. C’est mon entourage qui me raconte à l’aide de coupures de journaux : une voiture qui fonce, un choc terrible et une fuite.

Fuir n’est pas la solution dans la vie. Il faut apprendre à faire face à ses succès, mais aussi à ses erreurs, à ses fautes, même celles qui ont causé du tort à autrui, jusqu’à la mort de ce dernier parfois. La fuite est un geste vil, lâche, infantile. Celui qui fuit est deux fois plus coupable que celui qui assume devant ses juges. En ce qui me concerne, il est trop tard pour fuir maintenant.

Et voilà pourquoi je suis ici, prisonnier, impuissant, enchaîné, inerte à l’extérieur mais bouillonnant à l’intérieur. J’ai l’apparence de la mort mais la vie brûle en moi et me maintient éveillé. Des milliers de questions m’assaillent jour et nuit.

Qui viendra me libérer de ces chaînes qui m’étreignent ? Peut-être les recherches de ce spécialiste allemand sur les traumatismes crâniens ? Ou ce nouveau médicament provenant des Etats-Unis ? Ou alors dois-je faire tout simplement confiance au temps qui passe et à la capacité que possède mon corps de se reconstruire ? Peut-être serait-ce uniquement la force de mon esprit qui pourra me faire à nouveau ouvrir les yeux et adresser la parole à mes proches ?

Je ne sais pas alors je patiente, comme un condamné à mort attend la grâce présidentielle. Ma prison, c’est mon corps, mes murs, mes paupières fermées, mon espoir, la guérison ! Condamné pour n’avoir commis aucun crime. J’étais un piéton et un chauffard m’a renversé avant de s’enfuir lâchement. Mais le destin a voulu qu’il soit rattrapé et enfermé. Ce qui me ronge, c’est que, même dans une cellule miteuse, cet homme a plus de liberté que moi. Son corps répond toujours à ses sollicitations. Ses jambes le portent, ses mains peuvent encore caresser, sa voix lui permet d’exprimer sa peur, son amour, son ras-le-bol et peut-être des regrets. J’espère bien qu’il regrette amèrement son erreur. Mais cela ne peut me contenter. Les remords sont loin d’être suffisants comme punition. Si les progrès de la science le permettaient, il faudrait juste échanger nos deux âmes, afin que le coupable connaisse la prison, la vraie ! Que Justice soit faite !

Arlequinade

arlequin

Charles Quintal est un jeune homme timide. La vingtaine bien entamée, il vit dans un petit appartement dont il paie le loyer au moyen de son maigre salaire de chauffeur de bus. Depuis quelques mois, il a retrouvé son amour d’enfance : Colombine. La petite fille aux taches de rousseur est devenue une femme à la silhouette de mannequin. Charles est parvenu à l’inviter un soir au restaurant. Ils ont longuement discuté, évoqué leurs souvenirs d’enfant, leur carrière et leurs amours. Charles fit l’impasse sur son traumatisme quant aux quolibets dont il faisait l’objet, à cause de son patronyme et de son léger surpoids. Colombine lui expliqua qu’elle sortait d’une séparation douloureuse avec Pierre Hautain. À la simple évocation du nom de son rival de toujours, Charles fit la grimace. Si Pierre n’avait jamais existé, aujourd’hui il serait marié avec Colombine et la rendrait heureuse, il en est persuadé. Mais il n’est jamais trop tard.

Un matin, Charles trouve dans sa boîte aux lettres un carton d’invitation pour un bal masqué à l’autre bout de la ville le samedi soir. En bas, la signature de Colombine et un petit mot « Je t’attends ». Le cœur du jeune homme s’emballe. Il se voit déjà tous deux enlacés, se trémoussant sur un slow langoureux, leurs corps lovés et ses mains sur les reins de Colombine, en attente d’une descente autorisée.

Qui dit bal masqué suppose un déguisement. Il se rue vers la seule boutique spécialisée en la matière. Il demande un costume de Pierrot la Lune, l’amoureux de Colombine selon la tradition. Mais ce dernier est déjà loué. On lui propose celui d’Arlequin. Après une longue réflexion et un essayage, Charles  opte pour cette version colorée de l’amoureux.

Nous voici vendredi soir. Son costume sur le dos, le chapeau multicolore arrimé sur la tête et son loup noir sur les yeux, Charles se met en route, le cœur en fête. Quelques mètres devant lui, une vieille dame glisse et chute. Toutes ses courses se répandent sur le trottoir. Toujours bon samaritain, notre Arlequin l’aide à se relever et court après les conserves qui roulent vers la chaussée. La dame semble assez étonnée de l’accoutrement de son sauveur. Elle se met alors à rire bruyamment. Parvenant enfin à reprendre son souffle, elle pose sa main sur celle de Charles en lui disant :

« Excusez-moi mais vous me rappelez mon cher mari défunt. C’est dans ce déguisement qu’il m’a séduite à mes seize ans. Je vous souhaite aussi de trouver l’amour.

– Merci Madame, c’est au programme. Au revoir.

Au détour d’une rue, des sirènes de police se mettent à résonner tout autour de Charles. Une camionnette  effectue un dérapage digne d’un film de Luc Besson. Des policiers armés en sortent et se jettent sur lui en le plaquant violemment au sol. Les menottes aux poignets, il est embarqué sans explication à part le fameux « Vous avez le droit de garder le silence ».

Au bureau de police, on l’enferme dans une cellule où comatent quelques âmes sur des bancs couverts de graffitis divers. Un homme à la barbe de trois jours, le dévisage avant  de se mettre à rire à gorge déployée.

– Qu’est-ce que tu fais ici, toi ?

– Je crois que c’est une erreur.

– Le bal masqué, c’est pas ici. À moins que tu viennes nous distraire. Tu sais jongler ? Raconter des blagues ?

– Je… devais retrouver ma copine.

Un policier l’appelle et l’amène dans une pièce avec un miroir sans tain. Là, il se retrouve avec d’autres gars déguisés. L’un est en diable, un autre en clown et un troisième en vampire. Ils portent tous les trois des masques. Ils doivent se montrer sous toutes les coutures, de face, et de profil. Au final, Charles est libéré. En passant la porte, il croise la vieille dame qui lui explique qu’un homme déguisé lui a volé son sac. C’est la raison pour laquelle la police a arrêté tous les gens déguisés de la ville, la plupart se rendant à la même fête que lui. Il s’avère que le coupable est le clown. Qui l’eut cru ? Le diable et le vampire ne sont pas les méchants cette fois-ci ! C’est d’ailleurs en leur compagnie que Charles continue sa route vers le lieu du bal.

En entrant dans la salle bondée et sombre, notre Arlequin cherche sa Colombine. Il a la mauvaise surprise de la trouver dans les bras de Pierrot la Lune. Charles reconnaît les yeux lubriques de Pierre Hautain ! Il se met à bouillir intérieurement. Il pensait en être définitivement débarrassé. Comment séduire sa belle maintenant ?

Il a besoin de chasser la tension accumulée. Charles se poste au beau milieu de la piste de danse et se met à se trémousser au rythme de la musique. Ses mouvements d’abord saccadés et désordonnés font sourire les autres danseurs, son déguisement le rendant encore plus ridicule. Mais peu à peu, ses pas se font plus assurés, son corps évolue presque gracieusement sur la musique endiablée, tel Travolta dans « Saturday night fever ». Les yeux révulsés, Charles est en transe. Il n’est plus un jeune homme timide, ni Arlequin le grotesque, il devient une bête de danse. Il ne remarque pas que les autres se sont écartés de la piste pour le regarder. Ils se mettent à battre la mesure de leurs pieds et de leurs mains. A la fin du morceau, c’est un tonnerre d’applaudissements qui résonne dans la salle des fêtes.

Charles reprend son souffle en saluant l’assistance lorsque ses yeux tombent dans ceux de Colombine qui brillent d’admiration. Elle s’approche de lui, le sourire aux lèvres en demandant :

– Tu me fais danser ?

– Tu connais le dicton : Mieux vaut danser avec Arlequin que pleurer dans les bras de Pierrot.

L’ancêtre

ancêtre

C’était une belle journée lumineuse et j’avais décidé d’aller chasser. Cela faisait longtemps que ma femme Mgla et moi étions terrés dans notre grotte à nous contenter de baies et de champignons car de l’eau glacée tombait du ciel depuis plusieurs lunes et les animaux se cachaient. Nous n’avions jamais eu si froid auparavant.

Je pris ma lance et partis en direction de la montagne qui était devenue toute blanche. Il me fallut marcher très longtemps avant de débusquer le premier animal. Ce dernier était un peu maigrelet mais il remplirait un peu nos estomacs affamés.

Sur le chemin du retour, le ciel devint tout sombre et des morceaux d’eau durcie commencèrent à me tomber sur la tête. Je n’avais jamais vu cela. Paniqué, je me suis mis à courir, cherchant un abri, avant de m’engouffrer dans une petite grotte. La nuit est tombée et je me suis endormi en grelottant, malgré ma peau de bête.

Je repris peu à peu conscience et des douleurs assaillirent mon corps tout entier. En ouvrant les yeux, ma vision floue me fit découvrir un lieu bien étrange : une grotte avec des parois lisses et claires dont l’une comportait une ouverture qui donnait vers l’extérieur, mais sans qu’aucun souffle de vent n’en provienne. Il y avait des choses étranges dans la pièce et j’étais allongé sur une couche douce et moelleuse. Un homme s’approcha de moi. Sa peau de bête était sans poil, toute fine et de couleurs différentes. Je remarquai alors que j’en portais moi-même une longue, de la même couleur que la montagne. L’homme n’avait pas de cheveux ni sur le visage, ni sur la tête ; il devait sûrement venir d’une tribu lointaine.

Je le saluai de façon traditionnelle, en crachant dans ma main que je lui tendis amicalement. Mais il me regarda avec de grands yeux sans me donner la sienne. Il s’adressa alors à moi dans une langue étrange. Voyant mon incompréhension, il tenta d’associer les gestes à la parole. Je crus alors deviner qu’il se présentait « Docteur Miloche ». A moi de lui décliner mon identité en clamant « Brimach ». Il sourit et répéta mon prénom plusieurs fois avant de le prononcer correctement.

Je lui demandai où j’étais et si Mgla allait bien mais je ne reçus aucune réponse. J’étais un étranger parmi ces hommes et mon langage leur était tout à fait inconnu.

Une femme entra alors et me donna de la nourriture, du moins je pensai que cela en était car je commençai à saliver à la bonne odeur. Ce qui ressemblait à des morceaux de viande baignait dans un liquide couleur sang et, à côté, il y avait des aliments que je n’avais jamais vus. Je goûtai d’abord un morceau de bête en le prenant avec les doigts. La femme s’approcha et me tendit un petit objet avec des pointes. J’eus d’abord un mouvement de recul car je pensais qu’elle voulait m’attaquer. A moins qu’il eut fallu encore tuer l’animal ? Non, elle piqua le bout de viande et le tendit vers ma bouche. De sa main libre,  elle nettoya ma main gluante. Ils ont de drôles d’habitudes ces humains.

On me fit rencontrer un nombre impressionnant de personnes avec des faciès variés tant au niveau de la chevelure, de la corpulence que de la couleur de peau. Ils n’avaient qu’un point commun : celui d’être plus grands que moi. Ils parlaient des langues différentes mais jamais la mienne. Je ne savais pas qu’il existait autant de tribus différentes ! Finalement, je fus initié à un langage, celui de ceux qui m’avaient accueilli parmi eux, soigné et nourri.

Lorsque mon vocabulaire fut suffisamment étoffé, on m’expliqua que j’avais fini congelé dans mon abri et que mon corps avait été découvert de très nombreuses lunes plus tard par mes descendants. Comme j’étais comme dans un profond sommeil, ils m’ont réveillé en réchauffant peu à peu mon corps.

Lorsque je fus de nouveau fort, je pus enfin sortir de ce qu’ils appelaient « hôpital ». Je fis alors de nouvelles découvertes. Que le monde était différent de celui que j’avais toujours connu ! Les arbres ne poussaient que là où on le souhaitait. Le sol était extrêmement dur et les gens se déplaçaient de plusieurs façons différentes sur ou dans des machines extraordinaires. Plus besoin de grotte, ils se construisaient eux-mêmes des abris confortables, géants et même chauffés. La nourriture ne devait plus se cueillir ou se chasser. Elle était toute prête à manger mais, pour en obtenir, il fallait échanger de petits objets, soit ronds et durs, soit rectangulaires et souples.

Très vite, je me suis intéressé à l’histoire de cette humanité qui avait évolué à mon insu. Je découvris des choses incroyables. Voulant toujours en savoir plus, je consultai des images sur des pages, sur des écrans et je rencontrai des personnes appelées « historiens ».

Désormais, il me faut aussi gagner ce qu’ils appellent « argent ». J’ai finalement décroché un emploi dans un musée où,  affublé d’une peau de bête « Made in China », je conte mes aventures aux visiteurs curieux.

Amour imaginaire

mannequin vitrine

Comme chaque jour, j’occupe mon poste habituel. J’ai un travail peu fastidieux mais répétitif. Quelques unes m’envient ma taille fine, mon corps semblant avoir été sculpté par Rodin, mes yeux de biche et mon mètre quatre-vingt-cinq, mensurations obligatoires dans mon métier.

Ce jour-là, nos regards se sont croisés. Un homme brun, à la mèche rebelle et la barbe finement ciselée se posta devant moi, me dévorant des yeux et me détaillant des pieds à la tête. Lorsqu’il lâcha un « Jolie ! » avec un petit sifflement, j’eus l’impression que mes joues s’empourpraient, ce qui n’est pourtant pas dans ma nature, plutôt stoïque. Je restais donc extérieurement de marbre face à cet admirateur inconnu, le visage figé dans une expression que l’on me reproche souvent hautaine. Ce genre de réflexion provenait évidemment de bouches jalouses de femmes enviant mes tenues sorties de l’imagination de grands couturiers au look improbable et au talent indéniable.

L’homme revint plusieurs fois me rendre des visites, pour la plupart furtives, avec toujours cette admiration faisant briller ses yeux, tel un petit enfant devant l’étal d’un magasin de jouets à l’approche de Noël. J’attendais de l’apercevoir parmi les badauds car son regard me rendait vivante, enflammée. Est-ce cela que l’on appelle « amour » ? Je comprends maintenant que chacun le cherche avidement car il nous procure ce sentiment d’exister pour quelqu’un. Il fait battre les cœurs, même ceux de marbre, de glace ou de plastique.

Mais un jour, tout bascula. Mon amoureux secret se planta devant moi, avec dans sa main, serrée, celle d’une jeune femme rousse. Ses yeux brillaient lorsqu’elle se tournait vers lui. Je me rendis compte alors que cet amour que je m’étais inventé n’était en fait qu’imaginaire, voire illicite. Et lorsqu’il lui dit :

« Regarde, Chérie. Ne la trouves-tu pas magnifique ?

– Si, elle est superbe !

– Viens, je te l’achète ! »

Je compris tout de suite que je n’étais finalement pas l’objet de son désir. Il ne convoitait et n’admirait que ma tenue. Que m’étais-je imaginé ? Il me faut me résigner à ma modeste condition, celle de mannequin dans une vitrine d’un magasin en Haute Couture.

Amour interdit

amour secret

L’amour n’a pas de frontières et ne se soumet à aucune loi. L’histoire de Cécile et Véranov nous le prouve. Ils se sont croisés la première fois lors d’une importante conférence qui s’est tenue à Bruxelles. Lui, il est ambassadeur et, elle, interprète de renom. Véranov ne craignait pas les longs voyages et avait été désigné par les siens à ce poste en raison de son bagou. Ils étaient persuadés qu’il saurait défendre les intérêts de son peuple, si lointain de la civilisation humaine. Cécile était née avec un vrai don pour les langues. Elle pouvait se rendre dans n’importe quelle contrée, rencontrer n’importe quel être vivant doué de parole et converser avec lui comme tout autochtone.

Pendant ses missions, Véranov aimait retrouver secrètement Cécile. Un simple échange de regards suffisait. Mais il leur fallait rester très discrets. En effet, des lois interdisaient toute relation intime entre les membres de leurs différents peuples respectifs. Pourquoi ? Sûrement par peur, par méconnaissance. Il faut dire que les relations entre la Terre et Venus ne dataient que de quelques mois. Il ne fallait pas précipiter les choses. En effet, que se passerait-il si des couples se formaient et que, tout à coup, les liens diplomatiques se rompent ? Où habiteraient-ils ? Que deviendrait leur progéniture, et ce, pour autant que la nature les aient rendus compatibles génétiquement ? Trop de questions sans réponse pour le moment alors la prudence a été privilégiée d’un commun accord entre tous.

Mais les amoureux n’en avaient cure. Un sentiment pur les animait, une attirance profonde. Que Cécile aimait se plonger dans le regard aux trois yeux de Véranov, recevoir les caresses dont il avait le secret, très habile qu’il était de ses quatre mains et surtout sentir son corps chaud, au teint bleuté contre elle. Ils se retrouvaient dans de petits hôtels perdus dans la campagne belge. Véranov masquait sa singularité derrière de grandes lunettes sombres et un pardessus très large.

En ce mardi pluvieux, Cécile est inquiète. Elle a le cœur au bord des lèvres et une angoisse monte en elle. Elle attend son amant dans une des chambres de « La muette de Portici ». Quand celui-ci passe la porte, il la prend fougueusement dans ses bras multiples. La sentant réticente, il pose son regard dans le sien, qui devient fuyant.

« Que se passe-t-il, balobachi[1] ? »

Cécile ne dit mot et lui montre un objet étrange qui a la forme d’un gros stylo avant de se mettre à pleurer.

« Je ne comprends pas. Qu’est-ce que c’est ? Tu oublies que nous sommes de planètes différentes.

– Je suis enceinte Véranov ! »

Le vénusien reste planté, complètement incapable de réfléchir, partagé entre l’émotion de la nouvelle et le cataclysme interplanétaire que cela va forcément engendrer. Il finit par enlacer Cécile tendrement en lui disant :

« ça ira ! Ne t’en fais pas. Je m’occupe de tout. »

Pendant les mois qui suivirent, Véranov usa de toute son influence afin d’assouplir les accords interplanétaires. Il parvint à faire abolir la peine de mort initialement prévue pour les contrevenants, et ce, grâce au commerce de plus en plus dense entre la Terre et Vénus. Les humains appréciaient particulièrement les mistys, sortes de gâteaux, et d’autres mets assez raffinés, et les vénusiens étaient devenus accros aux diverses boissons alcoolisées provenant de France et de Belgique entre autres.

Cécile accoucha à dix mois et demi. Comme toutes les femmes de Vénus ont une gestation de douze mois, il faut croire que la nature avait décidé de couper la poire en deux. C’était le lendemain de l’entérinement des nouvelles lois. Le gynécologue, qui avait gardé le secret sur le caractère particulier de la grossesse de sa patiente, fut le premier à découvrir l’enfant. Ce dernier avait la peau légèrement violette, deux yeux, bleus comme ceux de sa mère, et quatre bras, comme son père. Il fut baptisé Lilatche, signifiant « pont » en vénusien.

[1] « mon amour » en vénusien

Rendez-vous

amants

Michèle attend au coin de la Rue des Bouchers. Aujourd’hui, elle a enfilé sa nouvelle paire de bas résille, sa petite jupe noire à ourlets et son bustier le plus affriolant. Elle s’impatiente car il est un peu en retard. Cela ne lui ressemble pas, c’est une vraie horloge suisse. Elle se trémousse un peu sur place, évitant ainsi l’engourdissement de ses jambes en proie au froid piquant de la nuit. Enfin, une silhouette familière se profile au bout du trottoir. Un homme à l’allure athlétique, au regard de braise et à la coiffure soignée s’approche d’un pas rapide. Il lui sourit et lui prend la main. Le corps de Michèle se réchauffe instantanément.

Il l’enlace tendrement et le couple se met en route. Ils passent devant les terrasses des cafés, réchauffées par des radiateurs rougeoyants, provoquant l’envie chez les célibataires renfrognés et évoquant des souvenirs aux veufs et veuves.

Ils parviennent au bas d’un immeuble vétuste. Il suit la jeune femme jusqu’au troisième étage et entre dans l’appartement trois pièces de celle-ci. Michèle lui sert son scotch habituel pendant qu’elle se contente d’un verre de Perrier. Ils trinquent, un petit sourire complice au bord des lèvres, sans échanger un seul mot.

Les verres vidés, il se rapproche d’elle. Ses mains entament l’exploration de l’anatomie de Michèle, lui procurant des caresses voluptueuses, la bouche de l’amant recherchant celle de sa partenaire. Le désir monte, les gestes se font plus pressants. Michèle serre le corps de l’homme contre elle. Elle connaît ce dernier par cœur, aucune  de ses courbes ne lui est inconnue. Leur peau devient moite, leurs cœurs battent à l’unisson jusqu’à l’apothéose, l’acte final.

Tous deux essoufflés, ils s’étendent sur le dos, côte à côte. Seules leurs mains s’effleurent encore. Michèle se relève la première et part en direction de la salle de bain afin de se rafraîchir et se rhabiller. Pendant ce temps, l’amant enfile à nouveau son pantalon et boutonne sa chemise blanche.

Michèle rejoint la chambre et interroge cet homme, dont elle ne connaît même pas le prénom, assis sur le bord du lit :

« A mardi ?

– Non, j’ai une grosse réunion. Je viendrai jeudi.

– D’accord. Tu sais que je t’attendrai. »

Pour seule réponse, il lui adresse un petit sourire avant de lui glisser des billets pliés dans le creux de la main. Il ressort prestement de l’appartement.

Michèle grille une Marlboro light devant la fenêtre entrouverte. Lorsque le mégot sera éteint dans le cendrier, elle repartira au coin de la rue des Bouchers, attendre le prochain, un autre inconnu, mais les baisers de ce dernier ne seront jamais aussi bons que ceux de l’homme qu’elle regarde s’éloigner d’un pas pressé !

Texte inspiré de cette chanson :

Alors, j’ai assuré ?

alors

Marianne se laisse tomber mollement dans le canapé rouge. Sa respiration est rapide et elle ferme les yeux quelques instants. Moi, je suis encore tout excité, presque encore dans le feu de l’action. Je veux savoir, j’ai besoin d’avoir son avis, de récolter ses impressions. Lorsque son regard s’allume à nouveau, je l’interpelle :

– Alors, qu’est-ce que t’en penses ?

– ça va.

– Tu as vu comme j’ai été délicat ?

– Tu commences à trouver le truc.

– J’ai géré tout depuis la mise en place jusqu’au final. J’ai fait des progrès, avoue !

– Oui, un peu. Tu vois qu’il faut t’exercer. C’est comme un forgeron.

– Je ne vois pas le lien…

– Mais si, « c’est en forgeant que l’on devient forgeron ».

– Ah oui ! Et là, tu crois que je suis capable de forger une épée, de poser des fers à un cheval si on continue la comparaison ?

– Pas encore. Disons que tu pourrais fabriquer des clous.

– C’est tout ! Il faut alors que je continue. Battons le fer tant qu’il est chaud !

– Non ! Je suis fatiguée.

– Oh, mais j’ai encore envie. Allez, ma choupette en sucre. Viens avec moi…

– Non.

– Mais je ferai tout !

– Non, je vais devenir énorme. Tu te souviens de ma dernière grossesse ? J’étais une vraie vache.

– Mais je t’aime avec des rondeurs. S’il-te-plaît…

– Tu n’as pas besoin de moi. Fais-le tout seul.

– Non, ce n’est pas la même chose. C’est mieux à deux… plaisir partagé.

– Je ne parviendrai pas à te faire changer d’avis.

– En effet, tu me connais bien. Je suis aussi teigneux qu’un morpion.

– Aussi têtu qu’une mule !

– Mes mains ont besoin d’activité.

– Y’a pas qu’elles je crois.

– Hé oui ! Je ne peux rien te cacher. On y va ?

– Toi quand tu as décidé de cuisiner, on ne peut pas t’arrêter ! Aux fourneaux !

L’envers du décor

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Alice s’extirpe de l’attraction qu’elle vient de tester pour la première fois. Il s’agit d’un immense pylône qui offre une chute vertigineuse. L’adrénaline est au rendez-vous. Elle s’éloigne, se frayant un chemin entre les visiteurs et leurs enfants qui courent partout, émerveillés par les manèges, tous plus attrayants les uns que les autres. Le bruit environnant et assourdissant, un mélange de cris de joie et de frayeur de la part des clients et les musiques et encouragements au micro de la part des forains. Alice marque une pause devant une maison hantée mécanisée. Elle détaille les diverses décorations animées qui ornent la façade, lorsqu’elle entend « Pssst ! ». Elle cherche aux alentours d’où peut provenir l’appel et aperçoit une poupée de chiffon aux yeux en boutons, lui faire signe de sa main de coton. Intriguée, Alice se met à suivre cette vision étrange. Difficilement, elle se faufile entre le stand de tir à la carabine et la cabane aux croustillons.

La poupée sautille sur un chemin de terre battue, qui sillonne en direction d’un petit bois. Elle est étonnamment rapide et Alice doit presser le pas pour ne pas perdre sa trace. La route mène à une clairière parsemée de roulottes de tailles et de couleurs différentes. La poupée entre dans l’une d’elle. La caravane est si petite qu’Alice doit y pénétrer à quatre pattes. A l’intérieur, elle découvre une immense table, digne de celle du Roi Arthur. Au bout, un poisson rouge géant préside une sorte de réunion syndicale des lots de foire. C’est à se demander comment tout ce petit monde et le mobilier tiennent dans un si minuscule espace. Alice prend place sur la dernière chaise libre qui ne possède que trois pieds. Autour de la table, se trouvent côté à côté des nounours, des peluches de toutes formes, des déguisements qui semblent être portés par des êtres invisibles, des kits d’accessoires de cow-boy ou de princesse « made in China », etc. Tout ce petit monde hétéroclite bavarde bruyamment. Alice sent un mécontentement gronder au sein de l’assemblée. Le Président s’empare d’un marteau gonflable assis à sa droite et lui frappe violemment la tête contre la table. Le jouet émet des couinements ridicules ; ce qui ramène le calme dans la salle. Le poisson se racle la gorge avant d’entamer son discours.

« Camarades ! Nous sommes réunis aujourd’hui pour lister nos revendications afin d’améliorer nos conditions de travail. Je vous écoute un par un. »

Les peluches demandent de ne plus être entassées dans des sacs en plastique géants pendant leur transport. Les jouets emballés émettent le souhait que leurs congénères, dont le carton est trop abîmé, ne soient pas jetés mais donnés à des œuvres de charité. Enfin, la parole est donnée à Alice.

« Pardon. Je ne suis pas un jouet. J’ai suivi la petite poupée assise là-bas.

– Et tu trouves normal de t’imposer ici ? Serais-tu une espionne de l’autre camp ?

– Quel camp ?

– Les forains !

– Je ne suis qu’une cliente de la foire. Je… »

Alice n’a pas le temps de terminer sa phrase qu’un vent d’indignation se lève et que ses hôtes se mettent à lui jeter tout ce qui se trouve sur la table en criant : « A bas l’oppresseur ! ». En se protégeant la tête de ses bras, la jeune fille court vers la petite porte qu’elle referme prestement derrière elle. Elle entend les derniers projectiles s’écraser sur le bois.

Son regard est attiré par une lumière vive qui s’échappe d’une roulotte multicolore un peu plus loin. Elle s’en approche et observe à travers la vitre exempte de rideaux. Quelle n’est pas sa surprise en découvrant une ribambelle de canards en plastique de toutes les couleurs en train de se sécher devant un feu de cheminée, une serviette de bain autour du cou. Ce sont sûrement ceux de la pêche pour enfants qui profitent d’une petite pause bien méritée. Mieux vaut ne pas les déranger au cas où ils seraient encore plus virulents que les jouets.

« Hé ! »

Un frisson d’effroi parcourt l’échine d’Alice. Elle se retourne et découvre un homme avec une longue barbe. Les traits fin de son visage contrastent avec son imposante pilosité. L’inconnu interroge l’intruse :

« Que fais-tu ici ? »

Sa voix est étrangement aiguë.

« Je… j’ai suivi une poupée de chiffon.

– Mélanie ! Elle ne peut s’empêcher d’aller de l’autre côté C’est pourtant interdit et elle le sait.

– Comment se fait-il que les jouets bougent et parlent ici ?

– Parce qu’ils ne sont pas encore domptés. Nous sommes trois à effectuer ce travail. Nous avons dû nous recycler car nous ne pouvions plus bosser directement à la foire. Viens, je vais te présenter les autres. »

Alice suit l’inconnu à la silhouette fluette jusqu’à un chapiteau de cirque. Sur la piste circulaire recouverte de sable, Alice aperçoit une femme qui fait claquer ses deux fouets devant une peluche de dauphin. La « bête » semble nerveuse et tente de s’approcher de la dompteuse qui la repousse d’un coup de botte, avant de lui fouetter le flanc droit. La scène dure plusieurs minutes. Alice ne peut détourner les yeux de ce spectacle aussi déconcertant que surréaliste. Finalement, le dauphin de mousse se fige avec un fin sourire sur les lèvres. Satisfaite, la femme attrape l’animal par la queue et le met dans un filet qu’elle apporte au guide d’Alice.

« Tiens, il est prêt celui-là. Il m’a donné du fil à retordre. C’est qui elle ? en désignant Alice. Une nouvelle recrue ? Elle est un peu trop…

– Normale ! lance le barbu en rigolant à pleines dents.

– Excusez-moi… je ne comprends pas, interrompt Alice.

– En fait, nous sommes des monstres de foire. Je suis Barbara, la femme à barbe et voici Medusa. Elle possède huit doigts à chaque main et chaque pied. »

La dompteuse tend les mains vers Alice qui ne peut que constater, avec étonnement, la véracité des propos de Barbara.

« Enchantée, je m’appelle Alice, se sent obligée de dire la jeune fille à l’adresse de Medusa, sans pour autant oser lui tendre la main.

– Moi de même. Tu as vu comment je l’ai dompté l’animal ?

– C’était… impressionnant.

– Viens, je vais te présenter Philippe. »

Alice suit Barbara à l’extérieur du chapiteau. Elles pénètrent dans une roulotte dont la porte est si étroite qu’il faut y entrer de profil.

Au fond, un homme est assis dans un canapé, occupé à regarder la télévision en grignotant.

« Philippe, arrête de manger. Tu sais que c’est mauvais pour toi ! »

Barbara lui arrache le paquet de chips des mains. L’homme grogne :

« Rends-le-moi. Ça n’a plus d’importance maintenant. Je ne sais pas pourquoi tu passes toujours autant de temps à tailler et entretenir ta barbe. On ne retournera jamais de l’autre côté.

– Ce n’est pas parce que l’on ne veut plus de nous là-bas qu’il faut se laisser aller. Lève-toi. Nous avons de la visite. »

L’homme au visage émacié et aux pommettes saillantes se met debout et tend une main osseuse à Alice. En la serrant, elle a l’impression qu’elle va la briser. Barbara soulève la chemisette de son collègue. Alice découvre avec stupeur que l’abdomen de Philippe se résume à de la peau entourant sa colonne vertébrale. Seule une boule au niveau de l’estomac donne un peu de volume.

« Va te faire vomir avant d’être malade ! »

Philippe sort quelques instants de la caravane et revient, l’air soulagé. Alice ressent soudainement des élancements dans le crâne. Elle se tient la tête entre les mains, le cœur au bord des lèvres. Soutenue par Philippe et Barbara, elle est emmenée vers l’infirmerie du camp. En traversant la salle blanche, Alice observe autour d’elle. Sur les lits, gisent un nounours avec un bandage sur l’œil, une grande tête en bois à la mâchoire décrochée et un ballon dégonflé. Allongée, la jeune fille ferme les yeux afin d’atténuer les battements qui résonnent dans sa tête. Elle sent une main fraîche se poser sur son front. Elle découvre avec stupeur le visage déformé d’un homme en blouse blanche. Son œil gauche se situe au niveau de sa pommette et sa bouche s’ouvre par sa joue droite. Un Picasso vivant !

« N’aie pas peur. Je vais te soulager. »

Il s’empare d’une piqûre géante, en expulse un peu de liquide verdâtre avant de la diriger vers le bras d’Alice. Cette dernière se met à hurler :

« Non ! » avant de ressentir une sensation de chute vertigineuse qui prend fin lorsqu’une voix douce l’appelle.

« Mademoiselle ! Réveillez-vous. »

Alice ouvre lentement ses paupières lourdes. Au-dessus d’elle, un jeune homme est penché.

« Vous vous sentez mieux ? demande-t-il avec un petit sourire.

– Où suis-je ?

– A la fête foraine. Vous vous êtes évanouie en sortant de mon attraction. Les sensations ont été trop fortes pour vous apparemment. »

Il aide la jeune fille à se relever.

« ça ira. Je vais rentrer chez moi me remettre de mes émotions. Veuillez m’excuser pour le dérangement. »

Alice se remémore son drôle de rêve. Quelle imagination fertile elle possède ! En passant devant le stand de la pêche aux canards, Alice regarde le mur portant les lots. Elle sourit à la poupée de chiffon qui lui adresse un clin d’œil complice.

Nativité 2.0

nativité

Juste avant que mes yeux ne se ferment, sur mes rétines se fixe l’image du Père Noël qui orne la fenêtre de notre chambre. Mon épouse adore décorer toute la maison aux couleurs de Noël. Nous sommes le vingt-quatre décembre et mon estomac peine à digérer les huîtres et la bûche au café de ma belle-mère.

Un froid glacial me parcourt l’échine et me tire d’un rêve aux relents de cauchemar. Je suis en chien de fusil, au bord d’une route de terre éclairée par la pleine lune. Je me lève d’un bond et observe les alentours, le cœur battant et le cerveau en ébullition. Mais où suis-je ? Je retire mon portable de la poche de mon pantalon de pyjama (oui, je dors avec mon téléphone, on ne sait jamais !). J’effleure l’écran dont la lumière artificielle me rassure et demande :

– Siri® !

– Que puis-je faire pour vous ?

– Dis-moi où je suis.

– Vous vous trouvez dans le village de Bethléem, en Israël.

– Comment suis-je arrivé ici ?

– Je ne possède pas les données nécessaires pour vous répondre.

– Quel jour sommes-nous ?

– Nous sommes le vingt-quatre décembre zéro.

– Zéro quoi ?

– An zéro.

– C’est impossible !

– Impossible n’est pas Apple®.

Me voilà transporté plus de deux mille ans en arrière, la nuit de la nativité. Je dois devenir dingue à force d’écouter des confessions tordues toute la journée (je ne suis pas prêtre mais psy). Que faire ? Il fait froid et il me faut trouver un abri. Je vois une lumière blafarde émaner d’une cabane au bout de la route. Je marche en sa direction et frappe à la porte. Un homme à la longue barbe vient m’ouvrir.

– Vous êtes docteur ?

– Si on veut.

– Entrez vite ! Ma femme doit accoucher.

– Vous ne vous prénommeriez pas Joseph ?

– Si.

Il me pousse jusqu’à une jeune femme, allongée sur la paille, qui halète en émettant de petits gémissements tout en tenant son ventre rond, au bord de l’explosion. Je me tourne vers Joseph :

– Désolé mais je ne suis pas gynéco.

– Et moi je suis charpentier. Regardez mes mains, elles sont pleines d’échardes.

– Et les miennes pleines de morve de mes patients !

La femme parturiente se met à hurler.

– Bon, je devrais me débrouiller, avec tous les épisodes de Baby Boom que j’ai regardés avec ma femme !

J’encourage les efforts de Marie, Vierge de son état (bien que cela vienne en contradiction avec sa grossesse mais vous connaissez l’histoire des voies du Seigneur !). Finalement, un bébé fraie son chemin entre les jambes de sa mère. Je m’adresse à Joseph :

– Donnez un morceau de votre robe. C’est votre enfant, tout de même !

– Justement à ce propos…

– Pas le temps pour une séance et je suis hors de prix.

J’emmitoufle le nouveau-né dans le bout d’étoffe et le dépose dans les bras de Marie.

– Voici Jésus, ton enfant.

– Comment connaissez-vous son prénom ?

– J’ai lu la Bible.

– C’est quoi la Bible ?

– Une très longue histoire !

Pendant toute la nuit, je vois défiler des bergers et même les fameux rois mages. Je les observe remettre leurs présents solennellement au bébé qui dort tranquillement.

– De l’encens, de la myrrhe et de l’or. C’est sympa, les mecs. Mais il aurait mieux valu investir dans des couches, du lait et des grenouillères.

– Qui es-tu, étranger en guenilles ?

– Ce ne sont pas des guenilles, c’est un pyjama.

– Une mode d’une autre contrée ?

– Et d’un autre temps. C’est trop long à expliquer. Je suis désolé mais je tombe de fatigue. Un accouchement, c’est difficile, vous savez.

Je me retire dans le fond de l’étable, juste à côté du bœuf et de l’âne qui me regardent comme un chien dans un jeu de quilles. Mes paupières se ferment instantanément.

Ce sont les cris de ma fille qui me tirent de mon sommeil.

– Papa, papa ! Le Père Noël est passé !

La vision encore trouble, je descends jusqu’au sapin. Ma petite Marie se rue avec empressement sur son cadeau. Mon regard tombe sur la crèche posée sur un guéridon. Un détail m’intrigue et j’en fais part à mon épouse qui vient de nous rejoindre dans le salon :

– C’est qui ce personnage en pyjama à côté de l’âne ?

– Mais c’est le mendiant, voyons ! On dirait que tu n’as jamais vu une crèche de ta vie.

– Celui qui a accouché Marie !

– N’importe quoi ! Il était trop bête pour cela.

– Il a tout de même fait trois ans d’études.

– Qu’est-ce que tu racontes ?

– Laisse tomber. Tu es sûre que les huîtres étaient fraîches hier soir ?

L’addiction s’il-vous-plaît

addiction 2

C’est décidé, demain j’arrête ! Je viens de tomber sur une émission télévisée qui m’a fait sérieusement réfléchir. Si je ne veux pas mourir d’un AVC ou d’une crise cardiaque, je dois rester ferme. Ce ne sera pas facile mais tout est question de volonté ! Si on veut, on peut, comme me le disait souvent mon grand-père.

Nous sommes lundi matin, je bois mon café noir et tout de suite l’envie me prend. Ma main a ouvert le tiroir de la cuisine, comme une automate. Je les vois… j’en veux.  Non ! Je le referme d’un coup sec et pars au boulot. Le téléphone n’arrête pas de sonner, il y a de nombreux dossiers à traiter, pas de temps de cogiter. L’horloge affiche dix heures. Je suis mes collègues jusqu’à la salle de pause. Voyant que je n’ai rien amené, Michèle propose de partager. Je refuse poliment en reprenant d’un ton dramatique les arguments avancés dans l’émission d’hier.

– Oh, tu sais, ce genre de programme essaie toujours de nous faire peur. Si c’était mortel, on n’en vendrait plus. Tu ne risques rien si tu n’exagères pas. C’est ainsi pour tout. Même le sport !

– Pour le sport, ça ne risque pas chez moi ! Mais j’ai réfléchi : autant arrêter que de se dire que l’on se fait du mal. Et puis c’est un budget aussi. S’il faut se tourner vers des produits économiques mais mélangés à des cochonneries, c’est pire.

Je suis si fière de moi ; j’ai résisté à la tentation. Pourtant, après le repas de midi, ça se complique. Mes synapses me crient « Vas-y ! On en veut ! Ne résiste pas. Tu nous as habituées à notre dose quotidienne. Ne nous en prive pas, ce serait cruel. » J’ai l’impression de me battre contre mon propre corps. De l’autre côté, mon esprit y ajoute son grain de sel et un horrible sentiment de frustration m’envahit. Je ronchonne toute l’après-midi. Michèle le remarque et me lance : «  Toi tu es déjà en manque ! ». Je l’ignore en silence.

En effectuant mes courses, j’en vois à la caisse. C’est comme si je les entendais me crier « Achète-nous ! Fais-toi plaisir ! Ce n’est pas grave ! ». Quelle horreur ! Je deviens folle ? Je paie mes achats et me dirige vers la sortie en courant, attirant l’attention du vigile qui m’interpelle.

– Bonjour Madame, vous avez l’air très pressée.

– Oui, je… (je ne vais pas lui avouer que je fuis les cris de produits, il va appeler l’asile) je vais rater mon bus.

Il insiste pour voir mon sac et mon ticket. Comme il n’y a rien à redire, il me laisse partir en me disant « Je suis très physionomiste, je vous aurai à l’œil si vous revenez ». Me voilà cataloguée criminelle potentielle alors que je tente juste de me désintoxiquer.

Le lendemain, j’évite certaines rues avec leurs publicités aguicheuses affichées dans les vitrines des magasins, allongeant mon trajet de vingt minutes. Mes nuits deviennent courtes, émaillées de cauchemars de manque. Je vois l’objet de mon désir me poursuivre alors que je suis incapable de courir, faute de jambes, et qui finit par m’écraser et m’étouffer. Je me réveille en nage et essoufflée.

Nous sommes vendredi soir et je fais le bilan de cette semaine : j’ai des cernes violacés, un teint terne et je viens de me disputer avec ma meilleure amie pour des broutilles. Il faut se rendre à l’évidence : je suis plus heureuse avec que sans. Je pénètre dans le supermarché sous le regard méfiant du vigile. Là, je fais littéralement le plein sans restriction. Avant de sortir, je lui ouvre mon sac en affichant un sourire jusqu’aux lèvres. J’ai presque envie de lui en proposer. Non, ce sera tout pour moi.

Toute la soirée, je fais une orgie… de chocolat. C’est si délicieux ! Dès la première bouchée, mes synapses se mettent à danser la Macarena, mes papilles à chanter « O sole mio », un sentiment de bien-être me submerge. Je ne m’arrête que lorsque je suis au bord de la crise de foie. Que cela fait du bien ! Je ne suis finalement pas de celles qui peuvent s’en passer.

Bon, ben il faut bien mourir de quelque chose alors autant se faire plaisir  avant ! Moi, je suis très chocolat, et vous ?

Une soupe mortellement bonne !

champignons

La Présidente de la Cour d’Assises, en habits rouges et noirs, entame la lecture de l’acte d’accusation :

« Herchel Marie Lucienne, née le 5 juillet 1961 à Jemappes, est accusée de meurtre avec préméditation à l’encontre de Chabert Gilles René, né le 20 août 1959, son époux. Les faits se sont déroulés entre le 11 et le 12 avril 2013 à Pâturages. Le 10 avril, l’accusée a cueilli des champignons dans le bois proche du domicile. Elle a sciemment utilisé des amanites phalloïdes afin de confectionner une soupe à l’attention de son mari dans le but de provoquer sa mort par intoxication. »

Marie, le teint blafard, est invitée à se lever pour l’interrogatoire en bonne et due forme.

« Madame, reconnaissez-vous avoir empoisonné votre époux ?

– Oui, mais c’était un accident. Je vous assure. J’aimais mon époux, nous étions mariés depuis vingt-cinq ans.

– Pourquoi avoir utilisé des champignons vénéneux ?

– Je ne le savais pas. Régulièrement, je me rendais dans le bois pour y cueillir des baies et des champignons. Ce n’est pas la première soupe que je préparais. Il m’a dit que c’était la meilleure qu’il avait jamais goutée. Ce champignon…. je ne le connaissais pas. Qui aurait pensé ? »

Marie se met à sangloter à chaudes larmes. La Présidente, dubitative, continue l’interrogatoire :

« Vous n’en avez pas mangé en tout cas, c’est que vous vous méfiiez !

– Je ne peux pas. Si je consomme des champignons, je claudique pendant deux semaines car ma goutte se réveille !

– Qu’avez-vous fait en constatant que votre mari ne se réveillait pas ?

– La veille au soir, il m’avait dit qu’il était crevé et avait demandé que je le laisse dormir. Un peu avant midi, je me suis tout de même inquiétée. Et là, je l’ai touché… il était glacé ! J’étais paniquée et je me suis évanouie. C’est ainsi que je me suis cognée à l’œil, sur le bord du lit. Quand je me suis réveillée, j’ai été chez la voisine car nous n’avons pas le téléphone. C’est elle qui a appelé les secours.

– C’était déjà trop tard ! »

Des témoins sont appelés à la barre : ambulanciers et policiers, les premiers sur place. Ils n’ont pu que constater la mort de Gilles. Marie a été emmenée à l’hôpital, choquée. Le médecin légiste apporte son témoignage. Ce sont ses analyses qui ont déterminé la cause du décès du pauvre mari gourmand. Dans son estomac, ils ont retrouvé de la fameuse soupe dont la digestion a été brutalement interrompue. Grâce à des tests dignes des experts d’Outre-Atlantique, il a pu retrouver les traces du fameux champignon. Il confirme aussi la propension de Marie à l’hyperuricémie.

Ensuite, un psychologue vient donner lecture de son rapport. Il assure que l’accusée est tout à fait saine d’esprit et d’une intelligence moyenne. Le spécialiste expose l’anamnèse de la patiente. Née dans une famille modeste, elle est fille unique. Enfance et adolescence normales, elle a rencontré Gilles lors de la pendaison de crémaillère d’amis communs. Ils se sont rapprochés et le mariage a eu lieu un an après. Ils se sont installés à la campagne dans un bungalow isolé, en lisière de forêt. Le couple a eu deux enfants. Ceux-ci ont pris leur indépendance quelques années plus tôt et viennent rarement visiter leurs parents. Apparemment, pas de violence conjugale. Bref, un couple sans histoires. Se pose alors la question du motif d’un éventuel meurtre. Pourquoi Marie aurait-elle voulu tuer son cher et tendre ? L’expert ne peut apporter aucune réponse.

Ce sont alors les témoins dits « de moralité », qui sont invités à venir s’exprimer et répondre aux diverses questions de la Cour, des avocats et même des jurés. Ainsi défilent des voisins, des amis de la famille et les deux enfants Chabert. Tous s’accordent à dire qu’il s’agissait d’un couple qui s’aimait, vivait en autarcie avec ses poules, son potager et le bois pour la cueillette.

Viennent ensuite les plaidoyers.

Le Procureur soutient que l’œil au beurre noir est consécutif à un coup de la part du mari indélicat et que, dans un esprit de vengeance, Marie a concocté sa fameuse soupe et qu’elle aurait même traîné à appeler les secours afin d’être sûre que personne ne puisse le ramener à la vie et la remettre en enfer !

L’avocat de la défense a bien préparé son réquisitoire et brosse le portrait attendrissant d’un couple idéal et d’une soupe préparée avec amour mais méconnaissance des risques. Le veuvage étant déjà une lourde sanction, il requiert l’acquittement pur et simple de sa cliente. Sur ce, le jury se retire pour délibérer.

Les débats durent près de trois heures. Une sonnerie retentit et la salle d’audience se remplit à nouveau pour écouter le verdict. Celui-ci tombe, net et précis : non coupable.

Le cœur de Marie, qui se serrait dans sa poitrine et battait jusque dans sa gorge, peut enfin ralentir. Elle pousse un soupir de soulagement. Son avocat s’adresse à elle, lui tient les mains. Elle n’entend qu’un bourdonnement. Ce soir, elle ne devra pas rejoindre la cellule froide et humide de la prison. Elle peut enfin rentrer chez elle !

Dans la salle des pas perdus, son avocat répond à la presse : « C’était un accident et le jury l’a compris ! Justice a été rendue.» En sortant du Palais de Justice, un petit sourire naît sur les lèvres de Marie. Il faut qu’elle détruise cette cassette de Titanic. Elle n’avait que celle-là sous la main le jour où ce reportage sur les champignons est passé sur TF1. Elle l’avait conservée au cas où les violences verbales deviendraient physiques.

Le potager

potager

Nous sommes parents de Chloé, six ans. Pour son anniversaire, elle a reçu un lapin, un joli lapin blanc au poil duveteux, baptisé Quenotte. Elle l’aimait tant qu’elle voulait lui faire plaisir et lui donnait des morceaux de viande et même des frites et du chocolat. Mais nous avons appris que ce n’était pas le régime alimentaire idéal pour un lapin car il est devenu rapidement malade et il est mort. C’est moi qui l’ai découvert en rangeant la chambre. Mon mari Pierre et moi nous sommes consultés et avons décidé de l’enterrer dans le potager entre les rangées de carottes, légume qu’il aurait dû consommer beaucoup plus de son vivant pour le rester ! Lorsque Chloé est revenue de l’école, elle a trouvé la porte de la cage ouverte. Après un simulacre de recherche, nous avons conclu qu’il s’était enfui.

Notre fille était tellement triste que nous avons acheté un chien. Celui-ci a reçu un collier gravé « Boulette ». Nous avons cette fois veillé à sa nourriture. Mais lors d’une sortie inopinée, il s’est fait écraser par la voiture d’un voisin. Très gêné, celui-ci est venu nous remettre le cadavre en s’excusant. On l’a enterré près des oignons. Chloé a attendu longtemps son retour. On a même placardé des affiches dans le quartier sous le regard dubitatif du voisin tueur de clebs.

Chloé restant inconsolable, nous avons acheté un chat qui s’appela Mademoiselle. Nous avons donc fait attention au contenu de sa gamelle et veillé à ce qu’il ne s’échappe pas. Les mois passèrent sans souci. La petite chatte grandit et devint plus téméraire. Elle grimpa un jour dans le grand chêne au bout du jardin sans pouvoir en redescendre. Mon époux sortit la grande échelle du garage et la posa contre l’arbre centenaire. Il s’approcha le plus près possible du félin, étira le bras dans sa direction et tenta de l’agripper par la peau du cou. L’animal eut un mouvement de recul, glissa de la branche et chuta. La réputation des chats en prit un sacré coup car celui-ci ne retomba nullement sur ses pattes mais sur sa tête. Nous ne pûmes que constater que la pauvre avait rendu l’âme. Son petit corps fut enseveli sous les courgettes.

Comment expliquer ce nouveau malheur à la pauvre Chloé ? On se creusa la tête toute l’après-midi. Au retour de l’école,  notre petite trouva une enveloppe à son attention sur le buffet de l’entrée. Mademoiselle lui confiait qu’elle avait trouvé son prince charmant appelé Monsieur Dubois-Delabranche, et qu’elle partait vivre avec lui dans son château à Heaven. Chloé était toute excitée. Elle appela même le service des renseignements pour obtenir le numéro de ce mystérieux prince. La standardiste lui a gentiment répondu que les personnes importantes avaient des numéros secrets. Chloé fut un peu triste d’avoir été lâchement abandonnée par Mademoiselle. C’est en effet d’habitude le sort des animaux et non des humains.

La foire s’installa près de la maison. Et comme lot à une pêche aux canards fructueuse, Chloé reçut un poisson rouge. Nous nous empressâmes de lui acheter un bocal, quelques décorations habituelles telles qu’un château en ruine, une amphore, un faux plongeur qui ouvre et ferme un coffre au trésor et de fausses algues. Pour sa nourriture, quelques paillettes adaptées lui suffisaient et, en plus, il ne risquait pas de se faire écraser ou de tomber d’un arbre celui-là. En plus, pas de poils intempestifs sur le canapé ou de vomi dans le lit conjugal. Bref, l’animal de compagnie idéal. Il fut baptisé Tomate.

Mais un jour, en aspirant le tapis du salon, j’ai découvert le pauvre poisson, devenu orange pâle, gisant au sol. Ni une ni deux, un trou dans les plants de tomate pour cacher le suicidé et un saut à la foire pour négocier un autre poisson. Bien évidemment, il n’était pas garanti et il m’a fallu débourser le prix de deux parties et me rendre ridicule en pêchant les fameux canards en plastique, pour obtenir le frère jumeau, ou la sœur jumelle, de Tomate. Chloé n’y vit que du feu. Toutefois, le phénomène se reproduisit. Le pire est que je l’ai carrément écrasé. Il m’a fallu utiliser la balayette pour récupérer tous les morceaux qui allèrent saupoudrer le potager. Cette fois-là, je suis passée par l’animalerie et un troisième poisson rouge emménagea dans le bocal. Il fallait croire que ce lieu ne devait pas être plaisant et au dixième locataire, j’ai jeté l’éponge. J’ai laissé Chloé découvrir elle-même Tomate dixième du nom, couché sur le flanc au pied de la table. Elle eut le cœur gros et nous décidâmes de ranger le bocal dans le grenier. Ce fut Chloé elle-même qui creusa la petite tombe entre deux plants de tomates. J’avais évidemment veillé à éviter les lieux déjà occupés par sa fratrie.

Aujourd’hui, Pierre a récolté les légumes du jardin et me les a apportés. Ils sont particulièrement beaux et gros cette année. J’ai préparé une bonne soupe avec les courgettes, les oignons, les carottes et les tomates. Lorsque tout est prêt, je crie « à table ! ». Chloé arrive rapidement et souffle sur sa soupe avant de la goûter.

« Mmm, elle est bonne ! »

Mon mari me regarde en disant, sourire en coin :

« Lorsque l’on met du bon engrais, on a de bons légumes. N’est-ce pas Maman… »

Notre petite finit son bol et demande :

« On achète quand un autre animal ? »

Ambitions

Ambition

Thomas a cinq ans :

– Papa, plus tard, je veux être pompier !

– Très bien, mon fils. Tu pourras sauver des vies et devenir un héros. Les gens t’aimeront et t’admireront.

À sept ans,

– Papa, j’aimerais être policier.

– Oui, tu pourras griller les feux rouges sans risquer de PV et avoir un bel uniforme. Tu aideras les gens en difficultés. Tu seras craint et respecté.

À neuf ans :

– Papa, et si je faisais boulanger-pâtissier.

– Bonne idée. Tu prépareras du bon pain et de magnifiques et délicieux gâteaux. Tes clients, et moi le premier, allons nous régaler et te féliciterons.

Onze ans

– Papa, je vais faire avocat !

– Oh ! Magnifique mon garçon. Tu défendras les innocents et tu auras une belle voiture. Tu seras envié.

Treize ans :

– Et si je faisais médecine.

– Pas de problème. Je serais fier que tu puisses guérir tes patients et sauver des vies. Les gens te seront reconnaissants. Et tu nous soigneras gratuitement !

Quinze ans :

– Papa, je voudrais être professeur.

– Oui, c’est bien. Tu enseigneras aux enfants qui acquerront du savoir et des valeurs. Tes élèves te remercieront de leur avoir permis d’apprendre. Et puis, tu auras de longues vacances !

Thomas a dix-sept ans :

– Papa, je sais ce que je vais faire : politicien !

– Donc tu me dis que tu vas faire des promesses que tu sais pertinemment que tu ne tiendras jamais. Tu vas mentir, retourner ta veste, faire des compromis douteux, magouiller en espérant ne pas te faire pincer. Les gens, lorsqu’ils s’en rendront compte, te saliront et te jetteront des œufs pourris. Ecoute-moi : passe ton bac d’abord et on en reparle !